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4 septembre 2007 - Arts, architecture...

L'avenir des villes

L'avenir des villes est un livre publié en 1964 par Raymond Lopez, architecte et urbaniste. À la fin du premier chapitre, il décrit ainsi ce que doit être, selon lui, le rôle de l'architecte, avec une foi en la technocratie qui a été celle de cette époque :

Le Conseil supérieur de l'Architecture, siégeant au ministère de la Construction, composé de cinq architectes, présidé par un homme de goût, fait preuve en ses examens d'un éclectisme parfait et d'une sérénité de jugement qui prouve qu'en ce domaine délicat une petite assemblée, composée d'hommes soumis dans leurs œuvres aux mêmes jugements, peut guider une évolution architecturale que l'étendue de son action à travers la France lui permet de déceler, de suivre, d'apprécier, de craindre, voire d'encourager.

Hors cet examen, qui porte plus sur les masses que sur les détails, liberté totale est réclamée de tous, y compris du « client » qui, arrivant chez le médecin, lui doit expliquer ce qu'il ressent, cela est son affaire : les symptômes, mais non ce qu'il a, cela c'est l'affaire du médecin : le diagnostic et encore moins ce qui doit lui être prescrit, c'est encore l'affaire du médecin et du médecin seul : la formulation, l'intervention ;

Du « client » qui, vis-à-vis de l'architecte, sait tout... sauf ce qu'il veut, et discute technique et esthétique, matériaux et façades, tout en étant incapable de formuler le programme de ses besoins ;

Du « client » qui, en de nombreux cas, ne sait faire confiance... ni rompre, ce qui est pourtant la seule manière de commander, ou tout au moins de se montrer le chef ;

Du « client » que rien n'a préparé à une collaboration avec son architecte, parce que, neuf fois sur dix, il ignore tout de cet homme et de sa profession, de ses origines, de son rôle, voire de sa nécessité : tout ce qui peut et doit être, à l'architecte, demandé impérativement, mais aussi tout ce qui doit être laissé à son initiative, totalement ;

tout ce que l'architecte peut apporter, à court et à long terme, d'apparent, de palpable, mais aussi de réel et souvent invisible ;

tout ce qui guide l'architecte, tout ce qu'il a d'irritant dans l'espèce de doute, à mon avis salutaire, qui lui fait remettre l'ouvrage sur le métier, par amour de la perfection, par crainte (presque risible) de ne point avoir atteint celle-ci ;

tout ce dont il dépend: du social avant tout (l'homme qu'il tâche de servir et ceux dont il doit se servir) ; de l'économique (dépenses qu'il doit réduire, engager, contrôler) ; des techniques qu'il doit choisir, maîtriser, sous peine de ne pas atteindre le vrai but de sa tâche presque toujours d'ordre spirituel ; de l'art enfin qu'il doit créer, en un langage architectural qui touche ou doit toucher non seulement les bénéficiaires de l'œuvre, mais tous les spectateurs de celle-ci en ce temps et en ceux à venir ;

tout ce qui s'interpose entre sa pensée créatrice et la réalisation de l'œuvre, « jeu savant, correct et magnifique des formes sous la lumière » ; ses luttes contre les hommes en leurs exigences, en leurs règlements, en la faiblesse de leurs moyens, en leur incrédulité, ces hommes qu'il lui faut convaincre ; ses luttes contre les forces de destruction, pesanteur, climats, ces forces qu'il lui faut vaincre ;

Du « client » non enseigné au cours de ses études, non ou mal informé au cours de sa vie active par la presse, peu curieuse de cet art trop sérieux, trop compromettant aussi parce que trop engagé, et dont, en général, on parle si mal, si bêtement, sauf quand un certain recul a conféré à l'œuvre la noblesse que les contemporains de la création ont rarement su y déceler.

Raymond Lopez, architecte et urbaniste, est l'homme qui aurait fait oublier Haussmann si on lui avait donné quelques années de plus. C'est l'homme qui, plus qu'aucun autre, a failli donner corps aux rêves de Le Corbusier.

Raymond Lopez a mené à la fin des années 1950 l'enquête qui prévoyait de remplacer la majeure partie de la surface de Paris par des grands ensembles desservis par des voies express. Il a construit l'une des plus grandes ZUP de France, l'une des plus décriées aujourd'hui (et partiellement détruite) : celle du Val-Fourré à Mantes-la-Jolie. Il a conçu le grand quartier sur dalle du Front-de-Seine, le long de la Seine dans le 15e arrondissement. Il a inspiré la rénovation majeure de Paris : les trente ou quarante tours du XIIIe arrondissement, construites par son collaborateur Michel Holley. Les livres d'architecture moderne, s'ils louent rarement son œuvre d'urbaniste, le créditent au moins, en tant qu'architecte, de la construction du siège de la Caisse d'Allocations Familiales, rue Viala dans le XVe arrondissement. Or le propriétaire de l'immeuble s'est opposé il y a quelques années au classement du bâtiment, qu'il a envisagé de détruire : coûteux, crasseux et vulnérable aux incendies.

Dernier paragraphe de son livre (je rajoute des retours à la ligne pour améliorer la lisibilité sur le Web) :

La ville est un phénomène biologique qui ne peut être ni abandonné aux forces de la nature, comme on l'a trop souvent fait, ni contraint comme on a essayé de le faire. Mais la ville est surtout un phénomène humain. La difficulté est de trouver une équation qui tienne compte de toutes les données.

Si la cité future doit être le fait d'une totale mutation, celle-ci ne pourra finalement se réaliser pleinement et sans danger que si l'homme fait aussi sa mutation. C'est l'habitant des villes qui doit devenir un autre ; il doit s'adapter à un nouveau rythme vital et à de nouvelles fonctions.

On ne peut pas aller contre l'urbanisation, quelles que soient les formes prises par celle-ci, on ne peut que la canaliser. La ville monolithique n'est pas une solution idéale, l'homme y dépérit ; la ville tentaculaire est un monstre qui l'étouffe. Et pourtant, de plus en plus, il faudra qu'il vive dans un paysage de murs et de rues.

Il est possible que l'accord ne se fasse pas avant longtemps ; il est possible qu'il faille encore beaucoup d'études ,de recherches, de tentatives inutiles et d'échecs ; il est possible que les villes futures ne ressemblent nullement à celles que nous avons connues ou que nous connaîtrons, mais de tâtonnement en tâtonnement, on finira bien par découvrir ce qu'il faut faire et construire enfin l'instrument indispensable à la vie et à l'épanouissement des hommes.

C'est en ce sens que l'architecture et l'urbanisme peuvent être considérés comme les plus beaux et les plus nobles des arts et des sciences; ils les résument tous en fondant l'unité humaine. Ils sont la civilisation. Ils sont l'Histoire. Mais le drame de notre époque, c'est de se situer à un tournant de l'Histoire et à la fin d'une civilisation. Il lui faut tout réinventer après avoir tout redécouvert. Elle n'y était pas préparée. Le passé et les mots venus du passé la lient. La ville, comme le mot qui la désigne, viennent de trop loin pour qu'on puisse la repenser différemment tout d'un coup. C'est pourtant là que résident le secret et la chance de l'avenir.

Derniers mots étranges. Quoi de commun entre cette approche presque modeste et la politique de la table rase mise en œuvre et recommandée par l'auteur. Qui, dans un autre chapitre du livre, s'offusque d'avoir constaté, à Auvers-sur-Oise, que certains habitants modifiaient légèrement l'aspect des fermes traditionnelles...

Raymond Lopez est resté à côté d'une Histoire qu'il a failli changer. Mort deux ans après la publication de ce livre, il n'a jamais su que les villes refuseraient l'avenir qu'il leur avait fixé.

Publié par thbz le 04 septembre 2007

2 commentaire(s)

1. Par S.  (06 septembre 2007) :

Je n'ai jamais lu ce livre mais vu ce que je lis, j'aurai peut être dûe le faire. C'est toujours bien de connaître et d'approfondir un avis qu'on ne partage pas mais qui donne une image d'un vécu et d'une société...
Revenons à ton article, c'est marrant, il n'est pas le seul architecte à comparer cette discipline à la medecine, bref, oui, la liberté est importante pour les deux côtés, mais il faut dire une chose que l'architecte a beau être bon et connu, le plus important c'est son adaptation aux exigences du client et n'oublions pas que, avant tout, l'architecture est une sorte de traduction des besoins et exigences d'autrui.

je ne me contenterai pas cette fois d'une lecture linéaire de det article, il y a beaucoup de "noeuds" qui exigent un commentaire c'est pourquoi, je reviendrai...

Cette fois je ne te demanderai pas où est-ce-que tu trouves tes idées mais où est-ce-que tu déniches ces livres?:-)en tout cas Merci.

2. Par thbz  (06 septembre 2007) :

J'ai consulté ce livre à la bibliothèque Sainte-Geneviève. On ne le trouve que dans ce genre d'endroit. Je faisais des recherches dans le cadre d'un petit travail sur lequel je reviendrai d'ici à la fin du mois...

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