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mai 14, 2008

14 mai 2008 - Arts, architecture... - Paris - (lien permanent)

Les fantômes du XVe arrondissement


Un arbre-fantôme dans la rue Lecourbe (1er mai 2008)

Dans le XVe arrondissement, que seuls les esprits superficiels considèrent comme ennuyeux, on trouve des immeubles plats. Ils ont une façade mais aucune épaisseur. Ils sont pourtant habités.

Roger Caillois a démontré l'existence de ces immeubles dans son petit livre, « Petit guide du 15e arrondissement à l'usage des fantômes ». J'en ai vu l'adaptation télévisuelle il y a une quinzaine d'années au cinéma l'Entrepôt. Depuis, à chaque passage vers Grenelle ou Vaugirard, je laisse mon regard glisser sur ces façades bourgeoises, normales en apparence, derrière lesquelles, pourtant, il n'y a rien que l'épaisseur d'un mur :


Angle de l'avenue Émile Zola et de la rue de Lourmel (plan)

Il suffit de le vouloir pour le voir. Roger Caillois écrit :

Quittant l’École Militaire, vous franchissez l’avenue de Suffren et pénétrez ainsi dans le XVe arrondissement, dont le premier immeuble occupe l’angle qu’elle forme avec la rue du Laos. La maison est en biais et ne jouxte pas la suivante. Formant un angle aigu très prononcé, elle s’avance en porte-à-faux, de sorte que, dans une certaine perspective, elle paraît sans épaisseur et ne rien abriter...

L'immeuble-fantôme de la rue du Laos (1er mai 2008)
... De nombreuses demeures du quartier de mes explorations sont construites sur le même modèle incongru. Un même mince profil, parfois crénelé de pierres d’attente, s’élève dans le ciel sans qu’aucun édifice ne vienne s’y adosser, s’y imbriquer. L’angle reste en suspens, dessinant un biseau si étroit qu’il décourage sans doute les architectes de construire l’édifice complémentaire.

(...) L’ancien théâtre, le 55 de la rue de la Croix-Nivert, est enfermé dans un fer à cheval étiré, au fond duquel donnent les issues de secours et que constituent les rues Meilhac et Auguste-Dorchain. Courbe et austère, une seule façade occupe toute la longueur de cette dernière. Elle s’achève par le plus accompli des biseaux dont j’ai déjà parlé : une arête tranchante qui porte verticalement l’inscription BAINS-DOUCHES en capitales composées de gros clous à tête nickelée et réfléchissante. Ils prennent l’épaisseur entière de l’éperon terminal. Si l’on se place devant le bar du Soleil, sorte d’annexe du cinéma, sur le bord du trottoir, la longue façade, le biseau sont seuls visibles, de sorte que l’illusion d’une maison sans épaisseur s’impose absolument. Personne, sauf des êtres infiniment minces, ne pourrait habiter l’apparence d’immeuble, qui ne reprend consistance qu’à mesure qu’on dépasse la fine étrave et que s’évase lentement la haute muraille aveugle qui clôt l’édifice par derrière...

Attiré par l'étrangeté de ces immeubles, Caillois est également un spécialiste de la littérature fantastique. Il invoque Lovecraft et Léon-Paul Fargue, dépasse la surface de ses sensations, peuple ces façades sans profondeur :

... J'avais senti un incontestable appel devant les habitations déconcertantes. D'autre part, il manquait aux réthoriques du siècle les ombres que je supposais qu'elles exigeaient obscurément selon ma conception, à vrai dire téméraire, de la mythologie. Les demeures plates accueilleraient infailliblement des locataires fabuleux et fluides qui habitent en fraude les grandes villes, des êtres flottants venus d’on ne sait quels limbes, identiques pour l’apparence aux êtres humains, mais capables le moment venu de diminuer progressivement jusqu’à l’épaisseur d’une feuille de papier, afin de se trouver à l’aise dans les immeubles en biseau...

J'ai moi-même aperçu l'un de ces fantômes. C'était dans l'immeuble de la rue du Laos décrit précédemment. Il regardait par la fenêtre. Je l'ai photographié rapidement :


Le fantôme de la rue du Laos
...Il s’agirait donc en premier lieu de créatures ductiles et mimétiques, susceptibles de donner le change aux humains, empruntant nos habitudes et notre allure, mais sans ressentir nos émotions ni partager notre philosophie, jamais tout à fait à l’aise dans notre atmosphère, encore moins dans notre société...

... et la rêverie se fait théorie : elle révèle, décrit, explique, justifie ces créatures extra-terrestres, seules dans la foule des hommes, omniprésentes dans la ville autant qu'absentes de la vie civile. « De sorte que, si je pousse le raisonnement, sa quasi-identité avec les hommes implique chez la créature incomplète ou différente la certitude qu'elle en est un, sauf assurément par quelques défaillances ou supériorités ou en quelques désagréables moments de doute ou de vague à l'âme, que chacun peut ressentir aussi bien... »

Roger Caillois, Petit guide du XVe arrondissement à l’usage des fantômes. J'ai emprunté un exemplaire dans une bibliothèque, sous le titre Apprentissages de Paris, publié par Fata Morgana. On y trouve également un témoignage sur le tournage du film ainsi qu'un court texte complémentaire intitulé « Un apprentissage de Paris ».

Le blog Locus Solus a déjà parlé de ces maisons plates ; j'ai récupéré dans son billet une bonne partie du texte cité... Le film, conservé au Forum des Images, est peut-être visible en ce moment au pavillon de l'Arsenal. Il a été tourné en 1977 et dure 57 minutes. Il a été réalisé par Pierre Desfons et produit par Pascale Breugnot.

Ajout : cenrentola mentionne ci-dessous l'existence d'un « immeuble fantôme » très curieux à Turin, construit par l'architecte de la Mole Antonelliana : voir quelques photos ici ou chercher « fetta di polenta » (tranche de polenta) sur le Web. Il s'agit surtout d'une expérience architecturale.

Nouvelle mise à jour, mars 2010 : j'ai revu récemment l'adaptation télévisuelle réalisée par Pierre Desfons, dans la (très confortable, et gratuite à certains horaires) salle de consultation du Forum des images. Ce film est un véritable petit chef d'œuvre d'un genre dont il est l'un des rares représentants : le documentaire fantastique.

Pierre Desfons met magistralement en images les fantas(ô)mes d'un Roger Caillois qui impose une présence hitchcockienne. Le fantastique y naît non pas d'une prise de distance par rapport au monde réel, mais de l'enracinement dans un Paris quotidien, dans des lieux désignés avec précision (noms de rues, parcours fléchés).

Je le recommande à tous ceux qui sont prêts à faufiler leur regard dans les interstices de la ville et à y découvrir une inquiétante étrangeté.

Publié par thbz at mai 14, 2008 | Commentaires (13)


mai 02, 2008

02 mai 2008 - Arts, architecture... - (lien permanent)

Les trois principes de l'architecture

Au 14 de la rue Vaneau, dans le 7ème arrondissement de Paris, une maison porte sur sa façade le portrait en médaillon de Philibert Delorme, architecte français de la Renaissance :

La façade comporte de nombreuses boiseries, moulures, bas-reliefs :

À l'étage supérieur, on peut lire la formule suivante :



Bona aedificatio tres habet conditiones : comoditatem (sic), firmitatem et delectationem

De nombreux architectes au cours de l'histoire ont ainsi ramené les éléments essentiels de leur métier à trois principes fondamentaux. Ces trois principes sont toujours à peu près les mêmes et viennent de Vitruve : « utilitas, firmitas, venustas » (utilité, solidité, beauté).

Sur Wikipédia on trouve la version de :


  • Leone Battista Alberti : « necessitas, commoditas, voluptas » ;

  • François Blondel : « distribution, construction, décoration » ;

  • Jacques François Blondel (non, ce n'est pas le même que le précédent) : « commodité, solidité, agrément » ;

  • Hector Guimard : « harmonie, logique, sentiment » ;

  • Pier Luigi Nervi : « fonction, structure, forme ».

J'ai moi-même vu Christian de Portzamparc, au Collège de France, énoncer ses propres principes en les rattachant à ceux de ses prédécesseurs :

  • perception : corps vécu, phénoménologie ;

  • production : technique, construction ;

  • représentation : discours esthétiques et idéologiques, modèles, styles.

Quant à cette maison du 14, rue Vaneau, de quoi s'agit-il exactement ? A-t-elle été construite par Philibert Delorme ? En ce cas, aurait-il mis son propre portrait sur la façade de son domicile ? S'agit-il d'un aménagement ultérieur, voire d'un pastiche du 19ème, par lequel on aurait voulu rendre hommage à l'architecte d'Henri II ? Je l'ignore : je sais seulement que l'édifice est actuellement en chantier.

5 mai 2008 : mon Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments (enfin, celui des frères Lazare, qui dit tout sur le Paris qui précède immédiatement les travaux d'Haussmann) indique que la « rue Vanneau » (sic) a été ouverte sur une ordonnance royale de 1826. Il est donc peu probable que ce bâtiment, qui suit bien l'alignement de la rue, soit plus ancien que cette date. Je parierais pour le Second Empire.

Publié par thbz at mai 02, 2008 | Commentaires (15)


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