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11 février 2009 - Arts, architecture...

Maguy Marin - PerTurbation

Samedi dernier, au Théâtre de la Ville, un spectateur est monté sur scène. Était-ce vraiment un spectateur, ou s'agissait-il en réalité d'un membre de la troupe ?

Le spectacle sortait tellement de l'ordinaire, refusant les conventions de la danse au point de supprimer la danse elle-même, totalement absente sur scène, que l'on pouvait se poser la question. Parfois d'ailleurs, le spectacle ironisait sur lui-même, lorsque la musique s'interrompait, interrompant du même coup les déplacements des acteurs qui regagnaient alors l'arrière de la scène, l'air penaud. Donc ce personnage qui montait sur scène, non éclairé, pour esquisser dans la pénombre les premiers pas de danse de la soirée après une heure de spectacle, criant « Je fais partie du spectacle », n'était peut-être qu'une plaisanterie, un petit acte de provocation ou de déconstruction ?

Un membre de la troupe s'est jeté sur lui, l'a plaqué au sol avec la même violence qu'un policier qui immobilise sur le trottoir un délinquant ou un particulier qui a été un peu lent à sortir ses papiers. Le spectateur a été expulsé (voir AgoraVox pour tous les détails), les lumières se sont allumées, la chorégraphe catastrophée est venue sur scène.

Ce n'était pas de la comédie.

Cinq minutes après, les spectateurs qui ne supportaient pas le spectacle étaient partis, le show a repris.

C'était plutôt un beau spectacle. Turba, c'était le titre, plutôt prémonitoire. « Turba désigne une multitude, une grande population, la confusion et le tumulte », dit la présentation officielle. Quelques minutes avant l'interruption, la tension qui peu à peu était montée, faite de ces scènes étranges où les acteurs, portant des costumes ou des décors délirants (toges romaines, costumes de poupée, arbres, voiles, objest divers...), marchaient lentement en récitant le De natura rerum de Lucrèce, mais faite plus encore des éclairages somptueux et d'une musique obsédante, cette tension était parvenue à un niveau exceptionnel, au point de supprimer en moi toute la perplexité qui m'avait saisi pendant la première demi-heure. Ce n'était pas de la danse, ni du théâtre ; un happening, peut-être, une beauté foisonnante, une sensation extrême qui pouvait se rapprocher de certaines installations dans les musées d'art contemporain.

On ressentait qu'il y avait quelque chose sur la création perpétuelle, sur l'impermanence du monde sur l'invention des images et des apparences dont parlait Lucrèce. On ne le comprenait pas vraiment, mais la danse n'est pas un discours que l'on puisse répéter, c'est un art immédiat et personnel.

Pendant ce temps, quelques dizaines de spectateurs ruminaient leur exaspération. Un peu plus tôt, déjà, ils avaient applaudi à contre-temps (et je m'étais interrogé dès ce moment : s'agissait-il d'une « claque » montée par auto-dérision à l'initiative de la troupe elle-même ?).

Puis l'incident est arrivé. Incertitude, sentiment de vivre une soirée particulière. Bruits et mouvements ; retour à la pénombre. Et le spectacle a repris, les acteurs sont parvenus, presque tous, à reprendre le fil de la représentation sans montrer leur désarroi ; les éclairages, le décor surabondant ont eux aussi poursuivi leur démonstration de virtuosité. Désormais plus aucun spectateur ne partait.

À la fin les applaudissements ont été aussi nourris que d'habitude ; la chorégraphe n'est toutefois pas venue saluer. Un peu décevant pour les spectateurs, car ceux qui étaient restés jusqu'au bout étaient ceux qui avaient apprécié son travail ; mais on peut comprendre qu'elle ait été quelque peu perturbée par ce qui s'était passé.

Publié par thbz le 11 février 2009

2 commentaire(s)

1. Par Détails  (11 février 2009) :

Per-Turba-tion, quel beau titre :)
Finalement il fallait peut être un tel incident pour faire revenir les spectateurs sur terre, brutalement mais sûrement...

2. Par thbz  (11 février 2009) :

C'est lorsque le train déraille qu'on comprend que sous la fluidité et l'apparente facilité de ses mouvements se cache une mécanique complexe. La frontière entre la scène et les gradins ayant été brisée l'espace d'un instant, la plaie fait apparaître les acteurs comme des êtres humains qui accomplissent un travail et non plus comme de pures images mettant en œuvre une représentation abstraite.

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