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17 janvier 2015 - Paris

Cette illustre vallée de plâtras...

C'est un roman qui ne peut être apprécié « qu'entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de Montrouge, dans cette illustre vallée de plâtras incessamment près de tomber et de ruisseaux noirs de boue » : le Père Goriot commence par un majestueux coup d'œil aérien sur Paris qui, très vite, se concentre sur un quartier, une rue, une maison, une pièce centrale, des personnages dans cette pièce. Si quelques pages suffisent pour descendre des collines environnant la capitale jusqu'au salon de la maison, il en faudra trois cents pour pénétrer au plus profond de l'âme des personnages.

Comment reconnaître aujourd'hui Paris dans cette « illustre vallée de plâtras » ? Je suis allé chercher « entre le dôme du Val-de-Grâce et le dôme du Panthéon » les traces de la misère décrite par Balzac : « Là, les pavés sont secs, les ruisseaux n'ont ni boue ni eau, l'herbe croît le long des murs. L'homme le plus insouciant s'y attriste comme tous les passants, le bruit d'une voiture y devient un événement, les maisons y sont mornes, les murailles y sentent la prison. (...) Nul quartier de Paris n'est plus horrible, ni, disons-le, plus inconnu. »

Balzac parle-t-il bien de ces rues calmes et tellement bourgeoises du quartier latin, où tout n'est aujourd'hui que sérénité ?

Oui, et c'est plus particulièrement dans une maison, la pension Vauquer, que va se dérouler la plus grande partie du roman et que, dans les dernières pages, les ruisseaux des différentes intrigues se réuniront en un torrent dévastateur. Où se trouve ce creuset des âmes ? « Elle est située dans le bas de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, à l'endroit où le terrain s'abaisse vers la rue de l'Arbalète par une pente si brusque et si rude que les chevaux la montent ou la descendent rarement ».

Comme pour tout écrit antérieur aux travaux de Napoléon III, il faut aller consulter le dictionnaire des rues de Paris des frères Lazare : la rue Neuve-Sainte-Geneviève « commence aux rues de la Contrescarpe, no 25, et de la Vielle-Estrapade, no 1 ; finit à la rue des Postes, nos 35 et 37. » (p. 246). Quelques clics de plus permettent de vérifier que la rue des Postes (où il n'y avait pas de bureau de poste, mais des poteries), après avoir reçu l'extrémité de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, se poursuite pour aller buter, douze maisons plus loin, contre la rue de l'Arbalète.

Balzac n'est donc pas très précis : la rue Neuve-Sainte-Geneviève ne rejoint pas la rue de l'Arbalète. La pente « si brusque et si raide » correspond soit au bas de la rue Neuve-Sainte-Geneviève (aujourd'hui rue Tournefort), à l'endroit où elle rejoint la rue des Postes (aujourd'hui rue Lhomond), soit au bas de cette dernière rue lorsqu'elle penche vers la rue de l'Arbalète.

Voici les parties basses de la rue Tournefort :

... et de la rue Lhomond :

Dans le premier cas, les immeubles post-haussmaniens sont trop récents et trop luxueux pour avoir jamais hébergé les résidants de la pension Vauquer. Dans le second, les immeubles peuvent dater de la première moitié du 19e siècle, mais ils ne correspondent pas à la description faite par Balzac.

Car la pension Vauquer a beau être présentée comme modeste, sa configuration dément l'image d'un Paris compact, aux rues continûment bordées d'immeubles de quatre à sept étages, qui est celle que nous observons dans tout le centre historique :

La façade de la maison donne sur un jardinet, en sorte que la maison tombe à angle droit sur la rue Neuve-Sainte-Geneviève, où vous la voyez coupée dans sa profondeur. Le long de cette façade, entre la maison et le jardinet, règne un cailloutis en cuvette, large d'une toise, devant lequel est une allée sablée, bordée de géraniums, de lauriers-roses et de grenadiers plantés dans de grands vases en faïence bleue et blanche.

Autrement dit, cette maison dispose d'une cour disposée non pas à l'arrière comme dans la plupart des maisons parisiennes, mais le long de la rue, à côté de la maison elle-même. Balzac ne présente pas cette caractéristique comme extraordinaire ; j'ai pourtant du mal à en trouver des exemples dans le Paris actuel (la maison du 97, rue de l'Estrapade se rapproche de ce modèle, mais c'est justement par ce caractère exceptionnel qu'elle frappe tout passant un peu sensible aux paysages parisiens). Faut-il en conclure que la continuité des façades d'immeubles, qui constitue le fait majeur du paysage urbain parisien, n'était pas si répandue sous la Restauration qu'elle l'est depuis la période haussmannienne ?

Quoi qu'il en soit, les notes de mon édition (Le Livre de Poche) indiquent que le modèle de la pension Vauquer était une maison située non pas dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève, mais au 21, rue de la Clef. Qu'y a-t-il aujourd'hui à cette adresse ?

C'est celle du cinéma La Clef, ex-Images d'ailleurs. Le cadastre situe le numéro 21 au niveau de l'affreuse verrière :

Ainsi le quartier sinistre décrit par Balzac est-il aujourd'hui un quartier cossu et bien propre, recherché pour sa situation centrale et la proximité de la très agréable rue Mouffetard, tandis que le modèle de la pension Vauquer a laissé la place à l'un des bâtiments les plus moches de l'arrondissement...

Publié par thbz le 17 janvier 2015

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