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24 avril 2004 - Toscane-Ombrie 2004

San Gimignano et Monteriggioni

Dans une boutique de cartes postales, à San Gimignano, une touriste française s'exclame en regardant une vue d'ensemble de la ville : "On dirait New York !", et son mari ne comprend pas.

C'est pourtant l'impression que j'ai eue en arrivant. On aperçoit San Gimignano de loin, village du Moyen-Âge surmonté de nombreuses tours. Pour décrire San Gimignano il faut utiliser un terme typiquement américain : San Gimignano possède une skyline, c'est à dire une ligne formée par le profil de ses maisons et de ses tours qui se détachent sur le fond du ciel.

Une skyline identifie la ville. Le voyageur qui traverse les États-Unis peut reconnaître les principales villes par le contour de leurs tours. La destruction du World Trade Center a porté atteinte à l'identité de New York telle que ses habitants la percevaient : la disparition des deux tours avait radicalement modifié la ligne de ciel, les automobilistes qui arrivaient par le pont de Brooklyn ne reconnaissaient plus leur ville.

En France, aucune ville, peut-être, n'a véritablement de ligne de ciel. Seule l'église se détache en général, comme la cathédrale de Chartres qui émerge des champs, mais il faut plus d'un bâtiment pour faire une skyline. Pour en voir une, il faut monter sur le mont Valérien, prendre le sentier qui le contourne par l'ouest et, face au nord, contempler l'admirable parade des tours de la Défense qui descendent lentement vers la Seine.

San Gimignano, avec ses dix ou douze tours, c'est donc une vraie skyline construite au Moyen-Âge pour les mêmes raisons que celle de New York. Chacune des riches familles commerçantes ou propriétaires terriennes de San Gimignano voulait faire de l'ombre à sa voisine en élevant une tour plus élevée que celle de sa voisine. De la même manière, les grandes entreprises américaines, dans les années 20, construisaient des tours gigantesques alors qu'elles n'avaient besoin que de quatre ou cinq étages pour leurs bureaux.

Car ces tours ne servent à rien. Si elles avaient servi à loger des habitants sur un espace exigu, on les aurait percées de fenêtres. S'il s'était agi d'observer les ennemis approchant de la ville, un donjon unique aurait suffi. Elles ne sont même pas belles : simples parallépipèdes dépourvus de toute décoration, elles se dressent comme le monolithe de "2001, l'Odyssée de l'espace", objets simples dont la perfection fascine l'observateur. Superflues, vides de sens et dont ouvertes à toutes les interprétations, les tours de San Gimignano sont une gigantesque matérialisation de l'orgueil humain.

Monteriggioni est un autre village préservé. Depuis la route qui relie Florence à Sienne, on ne voit de lui que sa muraille, qui se détache avec ses tours d'angle sur le fond du ciel. Dante a trouvé la métaphore idéale : Monteriggione se couronne de tours.

Monteriggioni, San Gimignano et de nombreuses autres cités de la région, au moins dans leur centre ville, sont le produit d'une histoire qui a connu deux ou trois siècles d'un extraordinaire dynamisme, suivis de cinq siècles de recueillement. Pendant le Moyen-Âge, deux éléments ont produit ces villages : la prospérité du commerce et de la terre, ainsi que les guerres perpétuelles qui résultaient de l'indépendance de chaque village. Puis peu à peu les villages ont été annexés par les villes. San Gimignano s'est soumis à Florence dès 1350. Sienne elle-même a été vaincue deux siècles plus tard. Les cités se sont alors peu à peu cristallisées dans l'état où elles étaient. Avec la fin de l'indépendance, les riches familles se sont concentrées sur l'exploitation de leurs propriétés.

Tandis que Louis XIV puis Napoléon III remodelaient Paris, tandis que le 19ème siècle peuplait Vienne de palais et que les guerres du 20ème siècle faisaient de Berlin un champ d'expérimentation urbaine permanent, la Toscane profonde, elle, renonçait à moderniser ses villes. Sa prospérité lui permettait de préserver un fabuleux héritage médiéval dont elle avait pris conscience très tôte : dès le 13ème siècle, les magistrats de Sienne et de San Gimignano réglementaient les nouvelles constructions.

Les Toscans ont donc conservé leurs citadelles dans l'état où elles étaient. Pendant ce temps, ils ont porté tous leurs efforts sur la campagne. Ils y ont construit peu à peu le paysage toscan tel que nous le connaissons et ont ainsi achevé de faire de leur région l'endroit où la beauté de la nature et l'intervention humaine se rejoignent dans l'équilibre le plus admirable.

Publié par thbz le 24 avril 2004

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