30 août 2021 - Corée - (lien permanent)

Gamcheon Cultural Village

Le terme « culture » (문화) est souvent utilisé en Corée : la culture va des tombes de rois anciens jusqu'à la pop coréenne, on peut en faire l'« expérience » à l'aéroport en zone duty-free dans pas moins de cinq espaces différents, mais le terme prend souvent un sens assez vague : les « logements culturels » (묺화주택) désignaient autrefois des maisons modernes de type occidental, par opposition aux maisons traditionnelles anciennes (les unes comme les autres ont aujourd'hui disparu). Et l'une des principales attractions touristiques, à Busan, est le Gamcheon Cultural Village (감천문화마을), où le mot « cultural » semble plutôt correspondre à une tentative de donner une dimension artistique à un quartier déshérité, tout en préservant sa mémoire.

Du Gamcheon Cultural Village, on sait avant d'y aller que des maisons colorées y recouvrent les pentes d'une vallée étroite.

Si on s'en écarte un peu sur un chemin à l'entrée de la forêt (donc de la montagne), Gamcheon apparaît en effet comme un costume d'Arlequin de maisons basses aux couleurs variées derrière lesquelles s'étendent, par vagues successives, des baies traversées par des ponts suspendus, des nappes d'immeubles, des zones portuaires, des tours de 200, 300, 400 mètres. Le choc des métropoles, le contraste des dimensions et des esthétiques caractérisent Busan encore plus Séoul, parce que les montagnes y sont plus nombreuses, les tours souvent plus hautes, les quartiers de maisons basses plus nombreux autour de rues en escalier vertigineuses.


Gamcheon et la métropole

Mais si on visite réellement le quartier, Gamcheon est un collage de peintures murales (sans doute l'aspect « culture ») faciles à regarder, d'escaliers peints trop nombreux, de boutiques d'artistes et de « photo zones ».

La tentation est alors de s'aventurer dans les innombrables ruelles et escaliers, mais on s'y sent coupable (et une recherche Internet le confirmera) de déranger la quiétude des résidents, qui n'ont pas tous participé à la transformation du quartier en attraction touristique.

Car le quartier a plusieurs couches. Le costume d'Arlequin « culturel » n'est qu'une création récente, qui tente de freiner le déclin du quartier.

À l'origine, le site a été colonisé dans les années 1950 par des réfugiés accourus à Busan, seule ville du pays restée toujours sous le contrôle des Sud-Coréens et des Américains lors de la guerre de Corée. Les pentes de la ville ont alors été recouvertes de cabanes de fortune, qui parfois brûlaient et déclenchaient des incendies gigantesques. Un intéressant musée pas très éloigné de Gamcheon montre les conditions de vie et propose même la reconstitution d'une école de fortune sous une toile.


École pour réfugiés reconstituée

À la même époque (ou alors dès 1918 selon certaines sources), le quartier est devenu le siège du Taegeuk-do. Le Taegeuk-do est l'une des nombreuses religions locales qui reconnaissent comme Dieu suprême un certain Kang Jeungsan, qui a réordonné l'Univers et jugé les autres dieux avant de mourir en 1909, à l'âge de 38 ans. La religion s'est répandue parmi les réfugiés de la guerre de Corée, à qui il était promis des bonbons, des brosses à dents et du riz s'ils se convertissaient.

Cette religion a peut-être même joué un rôle dans l'urbanisme du quartier. Un panneau installé à l'entrée souligne que chaque maison a été construite de manière à ne pas bloquer la vue des maisons voisines, ce qui est une intéressante explication au paysage de damier que constitue aujourd'hui le village. Un pratiquant du Taegeuk-do explique que cette attitude d'attention aux autres était caractéristique de sa religion. Il me semble que cette organisation est assez naturelle sur un sol dont la pente est constante et où, chaque famille ayant sa propre maison, il est peu probable que les constructions s'élèvent au-delà d'un ou de deux niveaux.

Le quartier, éloigné du centre de Busan et mal desservi par les transports en commun, est resté pauvre et mal entretenu jusqu'aux années 1980 et les maisons abandonnées étaient nombreuses. Selon Namu-wiki, une variante de Wikipédia bien plus populaire que Wikipédia en Corée, plus de 21 000 personnes vivaient à Gamcheon en 1995, mais seulement 8 000 en 2016, dont une grande partie de personnes âgées.

En 2009, le ministère de la culture, des sports et du tourisme lance le projet « Dreaming of Busan Machu Picchu », avec l'objectif de créer une communauté locale dirigée par des résidents, des artistes et un bureau administratif. Des peintres sont ainsi recrutés pour ajouter des fresques sur les murs et les toits sont dotés de couleurs variées, mais toujours douces. Le résultat n'a pas grand-chose à voir avec Macchu Picchu et les visiteurs pensent plutôt à Santorin, à Mexico ou aux favelas.

Des points de vue ont été aménagés, des poissons colorés en mosaïque ont été installés aux murs pour baliser un chemin de promenade recommandé, les maisons vides ont été transformées en galeries d'art, des activités ont été mises en place pour donner aux visiteurs une expérience artistique, le tout sans toucher aux formes urbaines : les rues restent labyrinthiques, les escaliers malcommodes, et les maisons n'ont pas été remplacées par des gratte-ciels.

Par la suite, des programmes télévisés très populaires ont montré Gamcheon et Instagram est arrivé. Aujourd'hui, le succès est là. Malgré les pentes et l'éloignement, le quartier est un vaste photo zone. Selon Namu-wiki, les boutiques de franchises sont interdites à Gamcheon, car les bénéfices ne reviennent pas au quartier.

Le quartier a attiré 25 000 personnes en 2011, 304 000 en 2013, 1,4 million en 2015, selon ce document qui explique tout sur Gamcheon, et plus de 2 millions en 2019 selon Namu-wiki.

Toutefois, le résultat est assez accablant par endroit. Ce document sérieux présente comme une installation artistique une cabane avec une trou rectangulaire dans le mur, donnant un point de vue sur la vallée (que j'ai photographiée avec un peu de recul, de sorte qu'elle montre non pas les maisons pittoresques, mais un grand ensemble banal).


Photo zone

Le mauvais goût culmine avec une statue du Petit Prince, qui n'est reconnaissable que par son écharpe et le renard qui l'accompagne, auprès desquels on ne peut se faire photographier qu'après avoir fait la queue un long moment. J'avais déjà vu, en sortant du métro à vingt minutes de marche de là, un autre Petit Prince peint avec son renard, informant les passants qu'il était interdit de fumer.

Bien sûr, tous les résidents n'apprécient pas. Si leur participation au projet est largement mise en avant, ainsi que le reversement à la communauté d'une partie des bénéfices des commerces, beaucoup critiquent la venue de nombreux touristes qui ne respectent pas leur espace privé. Certains prennent en photo le linge qui sèche devant les maisons ou les chaussures posées sur le seuil. L'afflux des visiteurs gêne également la circulation, déjà difficile dans une vallée qui n'est accessible que par ses extrémités.

Certains résidents continuent donc à quitter le site et à laisser des maisons vides derrière eux. Il leur est en effet difficile de les vendre, car la source de la valeur d'une maison ou d'un appartement, en Corée, réside dans la perspective de construire à la place une tour ou un grand ensemble modernes. Or la pente très forte semble interdire la réalisation de ce type de projet. Il ne reste donc aux autorités qu'à faire venir encore des artistes supplémentaires pour occuper ces maisons vides, au moins le long des rues principales.

Le développement touristique va se poursuivre. Au sommet du village, à l'endroit où la route bascule vers une autre vallée, des banderoles de protestation aux termes presque insultants (la décision du maire de l'arrondissement est attribuée à son ivresse) dénoncent la construction d'un monorail qui détruira les maisons situées à cet endroit afin d'emmener des visiteurs jusqu'au sommet de la montagne voisine (326 mètres d'altitude). Il est vrai que depuis là-haut, le point de vue sur Gamcheon, mais aussi sur le front de mer et sur l'ensemble de la métropole de Busan, sera à couper le souffle.

Publié par thbz le 30 août 2021
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07 août 2021 - 13e arrondissement - (lien permanent)

Langage mural

Entre le mois de février et le mois d'avril derniers, plusieurs graffitis ressemblant à des messages codés sont apparus sur la palissade du chantier de la station Paris XIII du métro du Grand Paris. Chacun a été effacé au bout de quelques jours. J'en ai photographié trois ; peut-être y en a-t-il eu d'autres.

Il y a quelques jours, un message écrit dans le même code a été tracé sur un panneau publicitaire de la station de métro Maison-Blanche, juste en-dessous du chantier. Seuls quelques signes sont accompagnés de leur traduction.

Un examen rapide de ces inscriptions permet de conclure que chaque signe semble correspondre à un mot ou une signification et que les groupes de mots se lisent de droite à gauche. On peut deviner quelques éléments de vocabulaire :
* « le monde » : un carré divisé en quatre compartiments, rappelant l'idéogramme « champ » 田. Quelques diacritiques ajoutés transforment le monde en « réalité » ;
* « dans » : une barre oblique s'appuyant sur une autre barre oblique perpendiculaire ;
* « je » : une courbe ressemblant à la lettre grecque φ ;
* « image, imaginaire » : une sorte de 96 tourné de 90 degrés avec deux points au centre des deux boucles.


L'auteur et l'objectif restent inconnus. Une recherche sur Google sur les textes ne donne rien. Les voici, par ordre chronologique :
* fin février 2021 : « Dans le poudroiement / - INSOLENT - / de ce nouveau printemps »
* début mars 2021 : « Du château des dames / à la Tour des ... / Tout l'infâme fut dit ! »
* début avril 2021 : « J'aurai récompensé / de l'au-delà / ce que la réalité emprunte à l'imaginaire / n'est qu'humilité devant ma colère / Il me revient / un vieux langage / comme un refrain / de mon image / nous aurons été / l'excuse des mondes / la beauté en 1er / dans ce monde »
* juillet - août 2021 (métro) : « le chiffre est la farce ! / J'(peu lisible) »

Publié par thbz le 07 août 2021
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22 juillet 2021 - - (lien permanent)

Daehan News

De 1945 à 1994, un programme d'informations officiel a été diffusé dans les salles de cinéma coréennes.

Le dernier programme, qui porte le numéro 2040, est un montage d'images des 2039 programmes précédents.

Puisqu'on ne comprend pas les commentaires, on peut le regarder sans le son et se laisser envoûter par une succession d'images à travers laquelle on devine la formation d'un pays ou, en tout cas, de l'image de ce pays. Un pays — ou une image — qui vit, qui se transforme, fait la guerre, rit et pleure, se modernise sans relâche, avance sans cesse.

Un montage rapide accentue encore le dynamisme des images, avec l'inlassable positivité des films de propagande.

On verra ainsi, accumulés comme dans un roman de Georges Perec :

- des paysans à l'ancienne :

... et juste après, des images de guerre ;

- Marylin Monroe souriante, forcément souriante :

- des scènes de rue ;

- des bus fabriqués à la main ;

- des promeneurs, des baigneurs dans une rivière, des patineurs ;

- une machine à tisser qui devient une usine ;

- des exercices de gymnastique collective et des adultes qui apprennent à lire ;

- la première élection de Miss Corée, et juste après, des lutteurs de ssireum :

- une tempête et des maisons dévastées et juste après, un grand portrait d'Eisenhower et des panneaux « We like Ike » ;

- une chanteuse de variétés ;

- Louis Armstrong, et puis une ménagère en costume traditionnel dans une cuisine à l'ancienne ;

- des soldats qui partent à la guerre, mais laquelle ?

- des foules partout ;

- le premier défilé de mode ;

- l'autoroute Séoul-Incheon, l'autoroute Séoul-Suwon, l'autoroute Séoul-Busan ;

- le concours national du plus beau bébé :

- une comédie musicale ;

- des enfants à la queue-leu-leu ;

- des cheveux trop longs, coupés ;

- les premières exportations de voiture :

... et l'instauration du « jour des exportations », qui chaque année célèbre le jour où, en novembre 1964, les exportations ont atteint le seuil de 100 millions de dollars (le seuil des 10 milliards de dollars sera dépassé en 1977) :

- une usine sidérurgique ;

- un immense rassemblement en juin 1983 devant le siège de la télévision publique :

... dans le cadre d'un programme télévisé historique, créé pour aider des familles séparées par la guerre à se reconstituer et qui a duré 138 jours :

- les foules encore plus grandes qui accueillent Jean-Paul II ;

- les Jeux olympiques de 1988, mon plus ancien souvenir de la Corée ;

- et pour finir, des Coréens admis aux Nations-Unies, forts de leurs gratte-ciels et de leurs usines robotisées :

... prêts désormais à sortir de leurs frontières et à parcourir l'Ouest américain comme l'Égypte millénaire, caméra au poing, témoins et acteurs du monde.


Publié par thbz le 22 juillet 2021
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16 juillet 2021 - - (lien permanent)

L'immeuble qui cache la montagne

L'une de mes premières impressions en Corée était la similitude entre la ligne d'horizon des grands ensembles d'habitations et celle des montagnes. Cette ressemblance a parfois donné lieu à des conflits. C'est ce que montre un court film d'actualité (meilleure version sur Reddit) réalisé en 1994, qui montre la destruction des Namsan Foreigner Appartments, un grand ensemble construit vingt-deux ans plus tôt.

Cet immeuble présentait comme défaut de masquer une partie de la montagne de Namsan, située au centre de Séoul. C'est ce qu'indique la notice de la vidéo, publiée sur un site d'archives gouvernementales : « 서울 정도 600년 맞이 남산 제 모습 찾기 운동 일환으로 22년 만에 철거 » , ainsi que l'article de Wikipédia en coréen qui lui est consacré. Dès les premières images, l'immeuble paraît bien isolé, dominant le paysage urbain.

Un zoom spectaculaire, depuis l'autre rive du fleuve Han...

ne peut que nous convaincre...

... de la disproportion de cet immeuble par rapport à la ville et de présence impossible à ignorer dans le paysage de la montagne.

(Ici on passe sous silence la tour de Séoul qui domine la montagne de ses 236 mètres et, vite passé hors champ sur la gauche, le Grand Hyatt Seoul Hotel qui, l'une comme l'autre, impriment toujours aujourd'hui leur marque sur le paysage de Namsan :

Mais revenons au film.)

La plus grande partie du film est occupée par le mouvement ample et majestueux des deux ailes du bâtiment, qui s'effondrent l'une après l'autre, cachées par un nuage de fumée qui libère la vue sur Namsan...

... la tour de Séoul retrouvant un environnement entièrement vert.

Le film se termine par une vérification : oui, la vue depuis l'autre côté du fleuve est désormais libérée de la verrue des Namsan Foreigner Appartments. En outre le premier plan est désormais fleuri d'un luxuriant massif, alors qu'on ne voyait précédemment qu'un vague parking au premier plan du zoom.

Vingt-cinq ans plus tôt, la vision sur ce grand ensemble, alors en construction, était bien différente.

Dans un autre film d'actualité, le Premier ministre et d'autres dignitaires jetaient les premières pelletées de terre et la maquette exaltait la splendeur de l'immeuble. Il était également dit que l'immeuble, hébergeant des étrangers (c'est à dire des Américains) ferait rentrer des devises.

Son effet sur le paysage ne paraissait pas constituer un problème. Au contraire, les Namsan Foreigner Appartments étaient placés de manière à montrer à tous, en particulier depuis l'autoroute, l'excellence à laquelle était arrivée, dans la construction d'immeubles, une Corée en plein démarrage économique. Non seulement leur hauteur était alors inégalée, mais le chauffage était individuel, les aménagements intérieurs typiquement occidentaux, et un héliport occupait le toit pour les cas d'urgence, alors même qu'à cette époque-là le sol des rues de Séoul, souvent non pavé, se transformait en boue à chaque pluie.

Pourtant les Namsan Foreigner Appartments allaient bientôt apparaître, non comme un signe de cette modernité heureuse, mais comme une tache sur le paysage. En 1991, un « mouvement pour retrouver la forme de Namsan » (남산 제 모습 찾기 운동) est lancé par le maire de Séoul. Il s'agit de supprimer de la colline diverses installations, notamment militaires, et de « restaurer » la colonne.

Le consensus sur la destruction du bâtiment est rapidement atteint, mais l'indemnisation des occupants prend un peu de temps. Le 20 novembre 1994, enfin, la destruction de l'immeuble est diffusée en direct à la télévision. Des milliers de gens y assistent sur place avec des cris de joie. L'effondrement contrôlé illustre l'excellence et la modernité de la technique coréenne, exactement comme sa construction vingt-deux ans plus tôt. La destruction est une image phare de l'époque : elle occupe presque une minute sur les sept et demie de ce film de 1995 consacré aux manifestations tenues en cette même année 1994 pour célébrer le 600e anniversaire de Séoul.

Les Namsan Foreigner Appartments seront remplacés par un jardin botanique. De l'autre côté de la colline, un centre de commandement militaire placé face au centre historique est transformé à la même époque en village de ''hanok'', attraction touristique regroupant plusieurs maisons traditionnelles coréennes. Namsan est rendu à une fonction de loisir et de contemplation.

Comme le pin cuirassé du mont Nam (Namsan)
Qui monte la garde imperturbable
Dans le vent et le froid, que notre volonté soit sans faille !

Publié par thbz le 16 juillet 2021
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09 février 2021 - Arts, architecture... - (lien permanent)

Prêt-à-sculpter

Dans la première chapelle à gauche de l'église Saint-Joseph-des-Carmes, joyau d'ornementation du Grand Siècle caché au fond d'une cour du sixième arrondissement de Paris, une statue de Joseph me paraît familière.

C'est qu'elle est identique à une autre statue placée dans une chapelle de l'église Saint-Sulpice, à deux cents mètres à peine de là. J'ai déjà parlé, dans les premiers temps de ce blog, de cette statue sur laquelle des fidèles écrivent leurs suppliques ou laissent leurs remerciements, comme si l'écrit donnait une puissance supplémentaire à la prière.

Saint-Joseph-des-Carmes Saint-Sulpice

Or en me retournant dans l'église des Carmes, de l'autre côté de la nef, une autre statue me rappelle, là encore, une figure connue.

Saint-Pierre d'Arnolfo di Cambio à Saint-Joseph-des-Carmes

C'est un grand Saint-Pierre en bronze noir, solidement assis sur un trône. Il est presque identique à celui qui est installé dans le transept nord de Saint-Sulpice. Quelques jours plus tôt, j'ai vu un saint Pierre similaire à l'entrée de la cathédrale de Beauvais, c'est à dire dans le transept puisque cette église n'a jamais eu de nef.

On peut le voir aussi dans le bas-côté droit de l'église de Saint-Germain-des-Prés, à Notre-Dame-du-Travail dans le quatorzième arrondissement, et même un peu partout en France, en Belgique, en Allemagne, jusqu'aux Philippines.

Saint-Sulpice Rome (Fallaner sur Commons)

Le modèle de tous ces saint Pierre est à Rome : c'est une statue fameuse attribuée à Arnolfo di Cambio. Pierre est assis sur un trône, dans une pose hiératique. Les poses artificielles semblent, par leur simplicité, plus propice à la dévotion populaire que les compositions raffinées des grands artistes ; les fidèles, dans les églises d'Italie, négligent les chefs-d'œuvre pleins de grâce pour prier devant les statues les plus simples, comme Bloy le constatait en s'en prenant à la Transfiguration de Raphaël. Ce saint Pierre aux yeux grands ouverts tient ses clés dans sa main gauche et fait un signe de bénédiction avec l'index et le majeur de la main droite. Il est habillé d'une grande toge qui couvre ses jambes jusqu'aux chevilles.

Surtout, son pied droit dépasse un peu et, que ce soit au Vatican, à Saint-Sulpice, à Beauvais ou aux Carmes, le bronze de ses orteils est jauni par les baisers et les caresses de générations de dévôts. Celui du Vatican est revêtu des habits du pape les jours de fête.

Aux Carmes, Pierre a été un peu modernisé : son visage n'a pas les yeux exorbités, il est jeune et beau comme un Christ, les plis de sa toge sont plus accentués, sa main droite fait plus franchement face au spectateur. Les versions de Saint-Sulpice et de Beauvais, en revanche, sont des copies fidèles dans ses moindres détails ; seule l'auréole se distingue.

Ces statues ont été produites en série au dix-neuvième siècle et jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Il suffisait de se rendre par exemple à la boutique de la maison Raffl, à 50 mètres de la place Saint-Sulpice. Raffl se vantait de tirer ses saint Pierre d'un moulage authentique fait sur l'original à Rome. Dans un magasin à large baie vitrée où on irait plus tard acheter des capsules Nespresso ou, plus récemment encore, ouvrir un compte en banque, on pouvait alors acquérir des statues religieuses constituant le style « sulpicien ».

La nom de la maison Raffl est celui de son fondateur, Ignaz Raffl. En fait ce n'est que l'un des noms les plus souvent utilisés pour une entreprise au périmètre mouvant qui, par fusions successives, a cristallisé une multitude de fabricants autrefois indépendants. Avant de tomber dans l'oubli après la Seconde Guerre mondiale, cette industrie de la dévotion a fourni à d'innombrables églises françaises des statues qui en constituent souvent, aujourd'hui, la majeure partie du décor, auxquelles pourtant aucune notice d'information n'est jamais dédiée, sauf dans certains inventaires du patrimoine particulièrement soignés ou encore sur un blog spécialisé. Industrie ou œuvre d'art ? Les deux notions n'étaient pas incompatibles, selon la justice qui donna raison à Verrebout, l'un des successeurs de Raffl, contre un concurrent qui s'était contenté de recopier ses modèles.

On pouvait les commander à distance grâce aux nombreux catalogues qu'ils éditaient : le saint Pierre portait ainsi le numéro 4448, en p. 122, dans le catalogue de la maison Raffl, également dénommé « La Statue religieuse ». La notice contenait cette mention un peu énigmatique : « le pied droit de nos statues de Saint Pierre de Rome assis est toujours en bronze ». Pourquoi donc parler de ce pied et pas du reste de la statue ? C'est que la statue, qui semblait être de bronze, était faite en réalité de « carton romain comprimé bronzé », matériau qui pouvait tromper le spectateur regardant la statue, mais pas le fidèle baisant le pied. Pour celui-ci, seul le bronze pouvait résister à des générations de dévotion.


Le catalogue de la Statue Religieuse

Le catalogue ne dit pas exactement ce qu'est le carton romain, secret commercial oblige. En tout état de cause, « il remplace fort avantageusement le carton-pierre, le papier mâché et autres compositions analogues dont l'usage n'a que trop bien établi toute la défectuosité ». On admettait toutefois que, malgré ses éminentes qualités, ce matériau devait être évité pour les statues exposées à l'extérieur. La maison Raffl, maintenant Pacheu, Lecaron et Peaucelle, anciennement Froc-Robert, Frédiani, Verrebout, etc., recommandait pour celles-ci la fonte de fer ciselée, dont elle expliquait la supériorité par rapport au bronze avec un argument qui ne pouvait qu'emporter l'adhésion : « sans avoir la valeur artistique du bronze, notre fonte de fer ciselée offre les mêmes avantages au point de vue de la solidité ; elle a l'énorme supériorité de coûter beaucoup moins cher. »

Le modèle était disponible dans toutes les hauteurs, de 9 centimètres à 1,85 m. On pouvait avoir la statue, le siège (peint imitation marbre blanc) et le piédestal (peint imitation marbres et onyx) pour 800 francs, en ajoutant 70 francs pour l'emballage. La statuette de 9 centimètres de hauteur revenait à 16 francs seulement. Ces sommes paraissent particulièrement basses, si l'on en croit ce convertisseur qui indique qu'un franc (ancien) de 1920 correspond exactement à un euro de 2020. Toutefois ce site indique qu'un kilo de pain coûtait près d'un franc en 1920, ce qui pourrait conduire à multiplier ces prix par trois environ.

Raffl n'était pas le seul à reproduire le saint Pierre d'Arnolfo di Cambio. Celui de Saint-Sulpice provient de l'atelier d'orfévrerie religieuse Poussielgue-Rusand, en 1901. Je n'ai d'ailleurs pas vu de signature ni de nom de marque sur la plupart des sculptures décrits ici, donc il est difficile de dire qui les a fabriquées et quand elles ont été installées.

Outre ce saint Pierre, la maison Raffl et ses compétiteurs produisaient des figures des principales figures du catholicisme dans des poses codifiées et faciles à identifier. Même si leur modèle avait parfois été tiré de grandes œuvres classiques (Raphaël, Murillo), elles avaient en commun une douceur des traits, des gestes clairs, une pose figée, un visage impassible, tout ce qui a constitué le style sulpicien.

Ces statues ont envahi les églises de France, à tel point qu'on pourrait dresser une liste de quelques-uns des modèles les plus courants à partir d'une photographie prise au hasard dans un album, celle d'une église de village :


L'église de Coublucq (Pyrénées-Atlantiques)

De droite à gauche, on trouve d'abord la sainte Thérèse de Lisieux aux roses. Ce modèle ne figure pas dans le catalogue Raffl de 1920, parce qu'il s'est diffusé quelques années plus tard. Son succès a été considérable. Je l'ai vu à l'identique à Saint-Sulpice, à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, à Saint-Médard, à Sainte-Clotilde, à Saint-Hippolyte sur un vitrail...

Saint-Jacques-du-Haut-Pas Saint-Hippolyte

Au bout de la nef à droite, c'est le Sacré-Cœur de Montmartre, grande statue de Jésus mettant en application les visions de Madame Royer. Il porte le numéro 174 dans le catalogue de La Statue Religieuse, qui précise que « ce modèle a été approuvé par S. S. Léon XIII (Bref du 10 mars 1883). Il est placé dans la basilique de Montmartre. ». Comme la Thérèse aux fleurs, cette figure a été diffusée massivement. Une autre version se trouve à Saint-Sulpice, dans l'une des plus belles chapelles de l'église ; et à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, dans une niche splendide (c'est le no 434 dans le catalogue).

Catalogue, no 174 Saint-Nicolas-du-Chardonnet

En-dessous du Sacré-Cœur, Notre-Dame-de-Lourdes, conçue par Ignaz Raffl pour le sanctuaire de Lourdes (no 26 dans le catalogue). C'est peut-être le plus grand succès de la statuaire sulpicienne. On la reconnaît à ses mains jointes et aux deux pans de sa ceinture retombant presque jusqu'aux pieds, parfois peints d'une couleur différente.

Lourdes (Robespierre sur Commons) Sainte-Clotilde

Au fond de l'église, une Vierge de l'Assomption (La Statue Religieuse, no 268 ou 9344) est inspirée d'un tableau de Murillo, qui représente en réalité l'Immaculée Conception.

Catalogue Murillo

Vers la gauche, un saint Joseph portant l'Enfant surmonte une Jeanne d'Arc. Si ces figures sont courantes, les modèles exacts sont moins codifiés que ceux de la partie droite de l'église.

Enfin la dernière statue à gauche est celle de saint Antoine de Padoue portant l'Enfant, exactement identique à un modèle produit en série par le fabricant toulousain Antonin Schwab. On le retrouve, mais en miroir, à Saint-Sulpice, où il porte la marque de La Statue Religieuse (no 8540 dans le catalogue) ; la statue, en très mauvais état, a moins bien supporté que Saint-Joseph les graffitis des fidèles.

Saint-Antoine de Padoue portant l'Enfant à Saint-Sulpice, avec sa marque

Il manque encore dans cette église certains modèles très courants, par exemple la Vierge de la médaille miraculeuse, qui présente une particularité : non seulement elle dérive de la vision d'une mystique, comme c'est le cas de Notre-Dame de Lourdes et du Christ du Sacré-Cœur, mais c'est la Vierge elle-même qui, selon la visionnaire, lui a demandé de faire représenter son image sur une médaille qui est toujours vendue sur place aujourd'hui. C'est ainsi à la médaille elle-même qu'est consacrée aujourd'hui la chapelle qui, avec deux millions de pélerins par an, est le moins connu des grands sites touristiques parisiens.

Qu'en est-il, donc, du saint Joseph à l'enfant ? Celui de l'église Saint-Sulpice serait une œuvre authentique, sculptée au début du XVIIe siècle par Giovanni Marchiori, un élève du Bernin. Il faudrait alors supposer que l'exemplaire des Carmes est une copie ; à moins que l'un et l'autre ne soient des copies d'un modèle plus ancien qui, lui aussi, a dû connaître un grand succès puisque je l'ai vu également dans l'église Saint-Gervais-et-Protais.

Publié par thbz le 09 février 2021
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Textes et photos (sauf mention contraire) : Thierry Bézecourt - Mentions légales