« À quoi ressemble Ferrare (2/2) : les angles et le monogramme | Accueil | »

16 mars 2020 - Paris

Confinement, jour 0 - lundi

Lundi dernier, le 10 mars, j'ai cherché à répondre à une vieille question : peut-on sortir à pied de l'aéroport de Roissy ? Sorti du terminal 1 par un espace fumeur, je me suis engagé dans un sentier, puis j'ai pris la route dite des Badauds pour rejoindre le gros village paisible de Roissy-en-France, étonnament riche en restaurants.

Puis au soleil couchant, j'ai marché sur une piste cyclable qui glissait en canyon entre deux voies rapides sous une ou deux autoroutes. Après c'était des centres commerciaux aperçus ou devinés, des trottoirs laissant la place à des bas-côtés boueux, des ponts aux lumières éteintes, des routes sillonnées de phares, des parcs d'activités aux bureaux tout plats, des arrêts de bus vides, des hôtels Ibis et des restaurants Campanile, des bois qui étaient peut-être des parcs, enfin des boulangeries ouvertes tard et des fast foods de quartier. Au bout de quinze kilomètres de marche, j'ai abandonné à Drancy, vaincu par quelques gouttes de pluie. Un bus m'a amené à Paris. Promenade inutile, gratuite, sans justification, pas même suffisante pour me donner mal aux jambes le lendemain, alors que je partais à cinq heures du matin pour prendre un train.

Car il y a une semaine, on pouvait encore marcher dans la rue sans se justifier, s'asseoir dans un train sans prêter attention à son voisin.

Depuis le rideau s'est abaissé, en plusieurs fois, avec le fracas qui précède les grands silences.

D'abord une allocution solennelle à la télévision, jeudi soir, nous a fait comprendre que pour la première fois, une crise allait concerner tout le monde. Les pauvres seraient plus touchés que les riches, comme dans toutes les crises, mais les riches seraient touchés aussi. Il ne s'agirait pas seulement de récits à la télévision ou d'analyses dans les éditoriaux des journaux, mais de leur vie même.

Car il y a tant de choses dans cette crise : tous doivent se séparer de tous, la vie quotidienne est démantelée par pans entiers, les mouvements subissent une contrainte que l'on n'aurait imaginée que dans une situation de guerre. On réapprend les gestes que l'on croyait naturels parce qu'on les avait appris enfants : se déplacer en gardant la distance, saluer de loin, se laver les mains chaque fois qu'on touche un objet portant encore la mémoire d'une autre main.

Samedi le Premier ministre tournait encore la manivelle. J'étais dans un bus pour revenir à Paris. J'arrivais à Agen : devant la gare les clients des restaurants dînaient comme si la fin des restaurants n'avait pas été annoncée, devant des écrans où défilaient en permanence événements de la soirée. It's our last night, let's make the most of it. À Bordeaux, après minuit, les clients continuaient à se presser dans les bars.

Dimanche à Paris, le temps était insoutenablement beau alors que les cafés et les restaurants étaient déjà passés de l'autre côté de la barrière. Nous nous tenions en deça, heureux de marcher au soleil, en gardant les distances mais avec, déjà, le sentiment de commettre une faute.

Ce lundi la ville était presque fermée ; le sentiment de culpabilité grandissait : tous nous allions devoir passer de l'autre côté, dans ce monde immobile qui nous attendait.

Et ce soir c'est le dernier tour de manivelle. Déjà l'avenue d'Italie est presque déserte.

Il faut pourtant le dire aussi : on est curieux de vivre cette expérience, de découvrir un monde inconnu, ses pratiques, ses lois. Ce n'est pas une guerre, non, car dans une guerre on chercher à tuer les gens alors qu'ici on essaie de les sauver. Dans une guerre tous souffrent de l'éloignement, des batailles, de la faim, et certains meurent. Ici on reste juste chez soi (et certains mourront).

Publié par thbz le 16 mars 2020

0 commentaire(s)

Publier un commentaire :




Se souvenir de moi ?


Textes et photos (sauf mention contraire) : Thierry Bézecourt - Mentions légales