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16 novembre 2009 - Arts, architecture...

Cafe Müller - À travers les murs

D'un côté Pina Bausch dans Cafe Müller, avec peut-être la séquence la plus célèbre de toute la danse contemporaine européenne ; de l'autre À travers les murs, un livre de l'architecte Eyal Weizman qui explique comment l'armée israëlienne a utilisé des idées subversives de Deleuze et Guattari pour mieux entrer dans les camps de réfugiés palestiniens. Quel rapport entre les deux ?

Cafe Müller

Dans Cafe Müller, projeté hier soir sur grand écran au théâtre de la Ville en hommage à Pina Bausch, une femme marche à l'aveuglette à travers la pièce d'un café un peu sinistre. Un homme se précipite devant elle afin de repousser les chaises et les tables de part et d'autre, de peur qu'elle ne se blesse. Le geste est repris et modulé tout au long de la pièce.

La scène est connue parce qu'elle apparaît au début de Parle avec elle, de Pedro Almodóvar. Elle bouleverse l'infirmier Benigno, qui lui-même s'occupe d'une danseuse dans le coma qui ignore ses attentions. Les univers de Pina Bausch et d'Almodovar s'harmonisent à merveille. On peut voir cette séquence de Cafe Müller sur Youtube. Celle qui suit est moins connue mais tout aussi belle : un couple y est formé et déformé, inlassablement.

Mais là n'est pas la question. Pourquoi l'homme écarte-t-il (en les jetant carrément à travers la pièce) les chaises ? Il pourrait aussi, tout simplement, retenir la jeune femme. Au lieu d'arrêter le flux de ses pas, il la laisse évoluer librement dans la pièce, bouleversant la géographie du bistro. Aveugle, elle ignore les déplacements imposés. Têtue, elle court là où les meubles devraient faire obstacle à son mouvement. Et lorsqu'elle parvient au bout de la pièce, elle ne sort pas par la porte mais se heurte aux parois. Comme si elle voulait passer à travers les murs.

À travers les murs

À travers les murs est un livre très bref qui développe pour ainsi dire une seule idée, de même que Cafe Müller est une pièce courte qui raconte une seule sensation.

Eyal Weizman décrit les incursions de l'armée israëlienne dans des camps de réfugiés palestiniens. Afin d'éviter d'être pris dans des guet-apens lorsqu'ils progressent dans des rues étroites, les militaires ont décidé de passer à travers les maisons. Évitant même les portes et les fenêtres, ils ont creusé des trous dans les murs et ont progressé ainsi, de pièce en pièce, de maison en maison. Invisibles et imprévisibles.

Il ne s'agit pas d'une simple pratique apprise sur le tas, mais d'une théorie consciente fondée sur la lecture, par quelques-uns de ces militaires, des écrits d'architectes comme Tschumi, de philosophes comme Deleuze et Guattari. Ils parlent d'« espaces lisses » et d'« espaces striés » : en passant à travers les murs, ils « lissent » l'espace du camp. Ils remodèlent l'espace afin qu'il n'ait plus de frontière pour eux. Ils subvertissent des concepts subversifs afin de les utiliser non pas contre l'ordre bourgeois, mais au service d'une armée d'occupation.

Ce faisant, ils suppriment la distinction entre l'intérieur et l'extérieur. Pénétrant dans les domiciles au moyen de gros trous percés à travers les murs, ils débouchent dans l'intimité des foyers qu'ils ouvrent les uns sur les autres.

(Ainsi dans La Cantatrice chauve, vue vendredi soir à l'Athénée, Jean-Luc Lagarce substitue à l'« intérieur » anglais prévu par Ionesco une pelouse tout aussi anglaise située devant la maison ; les personnages qui sont censés entrer dans le salon sortent en fait de la maison, qui s'effondre à la fin de la représentation ; cet échange entre l'intérieur et l'extérieur est une source d'étrangeté parmi les plus frappantes de la pièce.)

Il y a dans tout cela une violence indéniable. La ville est détruite par l'intérieur. C'est précisément par les foyers, lieu dans lequel on se réfugie en cas de combat, que les militaires choisissent de passer.

Pourtant l'idée de passer à travers les murs est aussi un rêve secret de l'âme humaine. Peut-être est-ce l'une des raisons pour elle a séduit les théoriciens de l'armée, au-delà de son efficacité opérationnelle qui, selon Weizman, n'a sans doute pas été aussi grande qu'ils ont voulu le croire.

Liberté de mouvement

Car on ne rêve pas seulement de voler. On rêve aussi de faire le passe-muraille. À l'âge de six ans j'ai cru que je pouvais marcher à travers mon lit. Était-ce un rêve ou une rêverie ? Je l'ai bien cru réel. Il suffisait, debout contre le cadre en bois, d'appuyer un peu pour que celui-ci me laisse entrer dans le lit et marcher à travers lui.

On rêve d'emprunter des parcours non prévus, de trouver de nouveaux degrés de liberté.

L'homme de la forêt pouvait se déplacer devant, derrière, a droite, a gauche, en biais dans n'importe quelle direction ; il pouvait même monter a l'arbre. Dans l'espace civilisé, les degrés de liberté disparaissent. Les chemins sont réglés par le tracé des rues et des couloirs ; le choix n'intervient qu'aux carrefours.

Les mouvements sont orientés à tel point qu'une trop grande liberté de mouvements peut désorienter le passant. Ainsi se perd-il dans l'espace indifférencié d'un grand ensemble où aucune rue ne lui indique dans quelle direction il peut se déplacer. Il ne sait où aller dans la vaste salle d'échanges du RER des Halles, surnommée le « billard » : l'absence de couloirs et l'ouverture des perspectives, loin de le libérer, l'égare dans la multiplicité des directions qui lui sont proposées, provoquant même une certaine inquiétude : m'en sortirai-je si je ne suis pas guidé par des murs ?

On aimerait, comme la femme en robe de chambre de Cafe Müller, se déplacer au hasard sans que nul obstacle ne vienne nous empêcher de choisir la direction qui nous plaît. Mais cette femme est aveugle : sa liberté de déplacement est creuse, car elle est emprisonnée par l'impossibilité d'aller réellement quelque part.

Et, en passant à travers les meubles, elle ne parvient qu'à détruire le café et à le rendre inutilisable. Ce n'est qu'un rêve.

Publié par thbz le 16 novembre 2009

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