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28 décembre 2012 - Arts, architecture... - Italie

Pérouse, la ville superposée : la Rocca Paolina

Pérouse, la ville superposée (2/3) (épisode précédent : Les murailles)

La Rocca Paolina

Au 13e siècle, Pérouse connaît son apogée. La cité fait en théorie partie des États du Pape mais dispose en fait d’une large autonomie. Gouvernée par le peuple, Pérouse n’a jamais été aussi puissante. Elle se dote de ses plus beaux monuments, la cathédrale, le Palazzo dei Priori, la fontaine Maggiore, les plus sûres et les plus durables traces de sa prospérité. Les chefs qui gouvernent alors la ville ne laissent guère leur nom dans les livres d'histoire, car les décisions sont collégiales. On peut donc admirer l'époque communale, ce grand moment de l'histoire politique européenne, mais elle n'attire guère l'imagination : il manque des figures pour incarner cette grandeur.

Au 15e siècle, Pérouse est devenue un sujet de roman. Foyer de condottiere parmi les plus fameux et les plus audacieux d'Italie, la ville est gouvernée par des familles nobles. Elles ont éliminé les clans issus du peuple et s’entre-déchirent désormais elles-mêmes. D'un côté les Oddi, de l'autre les Baglioni. Expulsés de Pérouse, plusieurs fois repoussés dans leurs tentatives de reconquérir la cité, les Oddi, vers 1495, sont définitivement vaincus. Les Baglioni n’ont plus de rivaux.

La zizanie franchit alors un nouveau palier : c’est au sein même des familles que les habitants de Pérouse s’affrontent. En 1500, à la moitié du millénaire, deux semaines après le mariage d’Astorre Baglioni, ses cousins pénètrent dans son palazzo et l’assassinent ainsi que plusieurs autres membres de la famille. Les « Noces rouges », commémorées par Raphaël, sont l’épisode le plus pittoresque de l’histoire de Pérouse et le signe le plus manifeste de sa décadence.

En 1540, constatant la faiblesse et la corruption de Pérouse, Paul III Farnese, pape, décide d'en finir. Il impose une taxe sur le sel, produit dont il fixe par ailleurs le prix en obligeant les Pérugins à le lui acheter, et tire prétexte de la rébellion qui s’ensuit pour mater définitivement la ville. Il envoie Pier Luigi Farnese, le fils qu'il a eu lorsqu'il était cardinal — car à l’époque un cardinal n’était pas nécessairement prêtre et pouvait engendrer. Pier Luigi Farnese, l'une des figures les plus corrompues de la Renaissance, arrive avec son armée et envahit facilement la ville, guère défendue par Ridolfo, le dernier des Baglioni. La Guerre du Sel est terminée.

C'est alors que Paul III décide, très rapidement, de construire une forteresse pour contrôler la ville. Il fait appel à Antonio da Sangallo le Jeune, architecte à Florence de la Fortezza da Basso, qui avait également pour objet d’intimider les habitants plus que de les défendre.

Sangallo, sous les ordres du pape qu'il tente parfois d'adoucir un peu, construit la Rocca Paolina non pas en bordure de la ville pour contrôler les entrées et les sorties, mais dans son cœur. Afin d'humilier les habitants, Paul III veut remplacer, sur la carte de Pérouse, le quartier qui regroupe les maisons de la famille Baglioni, sans doute les plus belles de la ville, par les grands traits rectilignes et disproportionnés de sa forteresse. La situation est excellente : on peut aussi bien envoyer des boulets sur le Palazzo dei Priori, au cas où les notables de la ville tenteraient de se rebeller, que surveiller la vallée. Le message symbolique l’est encore plus : toute trace dans la ville des élites de Pérouse est supprimée de l’espace public.

Dans le même temps, les dizaines de tours qui surmontaient les maisons de Pérouse, marquant elles aussi le prestige des grandes familles et leurs querelles, sont rasées.

Toutefois, les traces qui disparaissent dans l’espace public demeurent dans les sous-sols.

Car l'énorme masse de la Rocca n'est pas construite à la place des maisons — mais par-dessus.

Les maisons sont rasées à peu près au niveau du premier étage et servent de fondation à la Rocca. Les rues de l’époque médiévale deviennent des souterrains de la forteresse. Pendant plus de trois cents ans, l'ancien quartier dominant devient le sous-sol de la forteresse du Pape.

En 1860, les soldats du pape s'enfuient, après quelques atrocités commémorées à plusieurs endroits dans Pérouse. La première décision des habitants est alors de détruire la forteresse.

Ils ne redonnent toutefois pas vie au quartier des Baglioni. Les rues demeurent donc souterraines et sont aujourd'hui ouvertes au public. Pourvues d’escaliers roulants, elles constituent le principal accès au centre ville pour les piétons qui viennent du terminal de bus ou de certains parkings.

Quant à la forteresse, elle a été remplacée par le siège de la région Ombrie, un bâtiment du 19e siècle, ainsi que par des jardins très agréables le soir.

Bien entendu, comme toujours à Pérouse, elle n'a pas été détruite complètement : certains de ses murs continuent à soutenir cette partie de Pérouse, pris dans la ville comme une couche supplémentaire.

La Rocca Paolina actuelle, vestige d'un vestige, est le segment le plus étrange du réseau des chemins de Pérouse, l'endroit où le processus d'accumulation des maisons et des bâtiments va jusqu'à son terme logique : rendre la ville complètement souterraine, supprimant au passage toute référence au sol naturel dans cet espace totalement artificiel.

Le promeneur erre dans des espaces vides et indifférenciés, souvent sans savoir s'il traverse un ancien espace public ou une chambre intime. La fonction des lieux s'est effacée comme la peinture sur les statues du Moyen Âge, il n'en reste que des traces.

Rien ne disparaît donc, à Pérouse. Tandis qu’ailleurs des maisons étaient construites sur des murailles, ici la forteresse, et plus tard un palais administratif, ont été construits sur les maisons.

Le 20e siècle a poursuivi l'accumulation des couches à Pérouse.

Suite et fin : Le vingtième siècle.

Publié par thbz le 28 décembre 2012

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