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5 mai 2015 - Corée

Couleurs de Corée

Si les palais et églises d'Europe choisissent des matériaux de prix pour marquer leur prestige, les palais et temples les plus prestigieux en Corée se contentent de bois, parfois augmenté d'un socle de pierre. Ils ne cherchent pas à atteindre des hauteurs démesurées : le roi vit au rez-de-chaussée. Peut-être, dans l'organisation de l'espace traditionnel, ne s'agit-il pas tant d'être au-dessus qu'au milieu du palais, de la ville, du pays (le Milieu du monde étant réservé à la Chine).

Il n'y a donc, pour différencier le profane du sacré, le commun du puissant, que deux éléments : le raffinement des formes architecturales et la couleur. Le raffinement des formes passe par la délicatesse des courbes des toits, par la complexité invraisemblable des charpentes, par l'équilibre des espaces entre cours opaques et bâtiments ouverts — à l'inverse de palais comme Versailles ou le Louvre qui ouvrent leur cour au regard mais masquent l'intérieur des bâtiments.

Et la couleur se déploie dans toute la magnificence du dancheong.

Magnificence du dancheong

Le dancheong, c'est le mode de décoration qui couvre les piliers, les poutres, les panneaux des portes dans tous les palais, temples, pavillons, portes monumentales du pays. Seules certaines institutions particulièrement austères le refusent. On retrouve les couleurs vives et simples du dancheong sur le drapeau national, sur les vêtements traditionnels, dans les arts appliqués : bref, c'est la véritable identité visuelle de la Corée traditionnelle. Montrer du dancheong suffit pour indiquer qu'on parle de la Corée.

Gyeongbokgung (palais royal principal, Séoul)
Changdeokgung (palais royal secondaire, Séoul)
Temple Jeondeungsa (île de Ganghwa-do)

Le dancheong est un plaisir pour les yeux. Coloré mais jamais criard, équilibré sans être ennuyeux, il procure à la fois le plaisir de la variété et la satisfaction de la reconnaissance. Comme dans un tableau classique ou un immeuble haussmanien, on se sent à son aise dans cet art, on peut le voir et le revoir sans s'en lasser — on peut aussi ne pas regarder cet arrière-plan de la vie quotidienne si, comme les rois d'autrefois, on habite dans un décor de dancheong.

Comme toute peinture, le dancheong protège le bois de pin des éléments naturels et des insectes. Surtout, il confère dignité et solennité aux bâtiments qu'il orne.

Les couleurs contribuent aussi au dialogue discret (je n'aime guère la notion trop flou d'« harmonie ») qu'entretient l'architecture traditionnelle avec les montagnes et les forêts. Cette caractéristique de l'architecture coréenne est presque inconnue en France, parce que les montagnes y sont trop éloignées des villes pour servir de cadre à l'architecture, et parce que les constructions humaines, lorsqu'elles ne sont pas purement urbaines, sont chez nous inscrites dans une nature que le génie humain, à Vaux-le-Vicomte ou au parc de la Villette, a entièrement reconstruite selon ses propres concepts.

En Corée, la montagne est partout. Les murs qui bordent les cours intérieures peuvent bloquer les regards des passants, mais ils laissent les forêts et les rochers entrer dans le paysage intérieur. Dans les temples de montagne, la courbe des toits, la couleur rouge des piliers, le vert qui domine sur les poutres répondent au tronc et au feuillage des pins qui en constituent non seulement l'écrin, mais aussi la matière première.

Jeondeungsa

Les couleurs du dancheong

Attention, la suite sera de plus en plus technique. Cet article finira même par une définition informatique des couleurs du dancheong. Le lecteur est prévenu et peut s'arrêter dès qu'il le souhaite...

Le dancheong est un art hautement codifié et se prête donc bien aux descriptions systématiques.

Malgré son nom qui signifie « rouge et bleu », on trouve en théorie cinq couleurs de base : rouge, bleu, jaune, noir et blanc. Ces couleurs sont paraît-il associées respectivement à l'est, à l'ouest, au sud, au nord et au centre, mais je ne sais pas si cela a une conséquence pratique dans la décoration des bâtiments.

En fait, la couleur que l'on remarque le plus, outre le rouge des piliers, c'est le vert. De plus chaque trait de couleur est souvent redoublé d'un liseré pris dans sa nuance plus sombre : bleu clair et bleu outremer, vert émeraude et vert foncé, rosé et rouge écarlate, jaune ocre et marron. La palette est donc assez large.

Daegaksa, Séoul

Les couleurs se multiplient donc lorsqu'on y regarde de près, et pourtant on a bien la sensation, lorsqu'on visite un temple ou un palais coréen, d'identifier immédiatement ces couleurs et de reconnaître le style comme du dancheong. C'est qu'elles ont comme un air de famille entre ces couleurs, une teinte qui les rapproche et les harmonise.

Catégories de dancheong

Le dancheong peut paraître fantaisiste au premier regard, avec son enchevêtrement de motifs végétaux, stylisés et géométriques. Il laisse en réalité assez peu de liberté au peintre qui reprend inlassablement les mêmes motifs et organise l'espace de manière similaire d'une poutre à l'autre :

  • avec le gachil-dancheong (가칠당청), il recouvre le bois de pigments pour le protéger ou servir de fond à des décorations plus élaborées ;
  • avec le geutgi-dancheong (긋기당청), il trace des lignes droites et régulières sur toute la longueur des poutres, souvent un double liseré noir et blanc 
  • avec le moru-dancheong (모루당청), il applique les motifs décoratifs ou meoricho (머리초). On parle aussi de geumdancheong (금단청) lorsque des motifs complexes et colorés envahissent toute la surface, en particulier dans les temples.
  • Les motifs sont appliqués seulement au bout des poutres dans les bâtiments les plus simples. Dans les palais ou temples les plus prestigieux, ils peuvent envahir la totalité de la surface en bois.

    Exemple de moru-dancheong et de geutgi-dancheong (palais Changdeokgung)

    Parfois, on inscrit, dans un espace non couvert par les motifs géométriques, de véritables peintures dites « séparées » ou byeoljihwa (별지화). Le byeoljihwa constitue un véritable [coréen] monde de symboles qui se rattache à la symbolique bouddhiste : Bouddhas, bodhisattvas, animaux fantastiques, personnages, lotus, pivoines et autres plantes... mais aussi des nuages.

    Sorte de musicienne céleste ? (Temple Gaeunsa, Séoul)
    Sobre décor de plantes au temple Bongeunsa (Séoul)

    Fragments d'un catalogue de dancheong

    La fleur de lotus est omniprésente, toujours représentée de manière stylisée et presque géométrique. C'est l'un des principaux symboles bouddhistes, associé aux notions de renaissance par transformation et de création de l'univers.

    On la trouve en particulier dans les buricho (부리초), motifs ornant le bout des poutres, vers l'extérieur du bâtiment. Des chercheurs ont reconstruit géométriquement les buricho du palais de Gyeongbokgung.

    Des buricho au Changdeokgung

    Une fleur de lotus plus élaborée orne souvent le bout des poutres au sommet des façades. Elle se prolonge alors par une grenade, symbole de fécondité, au bout de laquelle se trouve encore un point blanc ou minjujeom (민주점). Ce point blanc, sorte de singularité, symbolise l'incommensurabilité, comme si un point englobait l'infini : on le retrouve souvent [coréen] tout en haut du crâne du Bouddha.

    L'extrémité d'une poutre au Changdeokgung
    Une autre au temple Bongweonsa (Séoul)

    Lorsqu'une poutre est couverte dans son milieu de geutgi-dancheong (vert uniforme bordé d'un liseré noir et blanc), les motifs morudancheong à l'extrémité commencent souvent avec des motifs rayonnants ou en forme de vagues qui évoquent l'illumination répandue au loin par le pouvoir du Bouddha.

    Pavillon de Mangwonjeong (Séoul, reconstruit à la fin du 20e siècle). Un autre exemple provenant du palais Changdeokgung est présenté plus haut.

    Une partie des piliers ou des poutres est recouvert de motifs géométriques entrelacés (geummun ou 금문). Ils peuvent évoquer un tissu de soie ou comporter d'autres motifs permettant de construire des réseaux réguliers, tels que les roues à aubes.

    Temple Jogyesa (Séoul)

    Les motifs apparaissant au plafond s'appellent banjacho (반자초). Le plafond est souvent divisé en une grille de caissons comportant des décorations ou sculptures symboliques. Dans le pavillon du Grand Bouddha d'un temple, des fleurs de lotus suspendues au-dessus des fidèles évoquent les fleurs qui tombèrent du ciel sur l'assistance lors d'un prêche du Bouddha. Dans le pavillon principal (jeongjeon) d'un palais royal, des dragons jaunes symboliseront le pouvoir absolu du souverain.

    Il est aussi fréquent de trouver au plafond un motif qui, paraît-il, correspond à la réunion sous forme très stylisée des caractères 壽 ou 寿 (longue vie) et 福 (bonheur).

    Le plafond d'une entrée de pavillon au Changdeokgung.

    Sur les panneaux situés au bas des portes ou en-dessous des fenêtres, on trouve à nouveau la fleur de lotus (yeonhwa) et la pivoine (moran), ainsi que :

    - le bosangwha (보상화), fleur imaginaire bouddhiste exemples ici ;

    - le guimyeon (귀면), un visage de monstre terrifiant à ne pas confondre avec le dragon, reconnaissable à la grosse perle ou yeouiju (여의주) qu'il tient dans sa gueule. Le guimyeon a pour origine Kirtimukha, un monstre hindou à l'étrange destin. Créé par Shiva pour manger un dangereux démon rebelle, mais se retrouvant affamé lorsque ce démon effrayé abandonne le combat, Kirtimukha ne trouve d'autre exutoire à sa faim que son propre corps, qu'il dévore jusqu'au point où il n'en reste qu'un simple visage, terrifiant avec ses yeux globuleux et ses canines proéminentes. Il sera désormais représenté sur la façade des temples pour faire fuir les mauvais esprits.

    L'un des guimyeon du temple Bongweonsa. Certains regardent à gauche et d'autres à droite pour bien viser toutes les directions.
    Un autre guimyeon sur un pilier du temple Bongeunsa.

    Une image très répandue représente un anneau nasal de bovin. Si la chose paraît triviale, c'est en fait une allusion à la recherche d'un taureau et à sa domestication comme métaphore de la méditation et de la découverte de la vérité. Cette histoire symbolique est souvent racontée en peinture, de même que la vie de Bouddha, sur la paroi extérieure des temples.

    Un motif d'anneau nasal de bovin au Changdeokgung

    Deuxième (la découverte des traces du taureau) et huitième (atteinte du Néant) étapes de la recherche du taureau, panneaux peints au temple Bongeunsa

    On distingue également :

    - les gaepancho (개판초, motifs apparaissant sous les avant-toits) ;

    - les chakgocho (착고초) sous les avant-toits, les judu (주두) et soricho (소로초), dans la partie supérieure des piliers. On y trouve différents types de décorations telles que les fleurs de lotus les bosanghwa.

    Compléments

    Le dancheong pour tous

    Le dancheong est en principe réalisé patiemment au pinceau. Mais la Corée étant un pays moderne, on trouve désormais du « papier Dancheong » dans les boutiques d'articles boutiques d'articles bouddhistes, y compris en ligne.

    Il semble que du papier autocollant soit ainsi utilisé dans des petits temples ou sanctuaires.

    Définitions techniques

    On trouve sur ce site ([coréen] « Les couleurs du dancheong ») une définition précise des couleurs, que voici sous forme CMYK (pour une version en RGB, voyez le code source HTML) :


    C=7, M=100, Y=100, K=9
    C=0, M=45, Y=100, K=0
    C=20, M=80, Y=90, K=35
    C=45, M=70, Y=65, K=65
    C=60, M=0, Y=90, K=0


    C=55, M=0, Y=60, K=15
    C=80, M=50, Y=100, K=10
    C=0, M=20, Y=15, K=0
    C=0, M=10, Y=100, K=0
    C=40, M=20, Y=10, K=0


    C=100, M=90, Y=10, K=0
    C=43, M=53, Y=88, K=0
    C=0, M=0, Y=0, K=0
    C=0, M=0, Y=0, K=100
    C=10, M=20, Y=100, K=0

    Liens

    Épilogue

    En errant à travers le palais de Changdeokgung, peut-être le plus beau de Séoul, la teinte mate des piliers et des poutres me faisait parfois penser à celle des maisons basques... Ce qui caractérise les maisons basques, ce n'est pas véritablement la couleur rouge, car elles sont parfois vertes, voire bleues ou marron : c'est une certaine teinte mate qui donne à ces couleurs un air de famille.

    Mairie de Bidart
    Changdeokgung

    Dans le dancheong, chaque fois qu'apparaissent deux teintes différentes d'une même couleur, ôtons la teinte vive et on obtiendra à peu près les couleurs basques...

    Petite expérience rapide avec Gimp...

    Bon, évidemment les Basques et les Coréens n'ont rien en commun, malgré les rapprochements que certains ont tenté de faire entre la langue basque et des langues eurasiatiques telles que le coréen et le japonais, elles aussi langues agglutinantes.

    Publié par thbz le 05 mai 2015

    7 commentaire(s)

    1. Par Sylvie Niel  (05 mai 2015) :

    Billet vraiment très intéressant, sur le fond et la forme. Puis-je le citer dans un prochain billet de mon blog couleuraddict.com ?

    2. Par thbz  (06 mai 2015) :

    Merci. Je serai flatté si vous me citez sur votre excellent blog, qui me fournit régulièrement des images pour mon fond d'écran...

    3. Par Sylvie Niel  (11 mai 2015) :

    Votre billet Couleurs de Corée est cité sur mon blog couleuraddict.com. Merci à vous!

    4. Par Alice  (14 avril 2017) :

    Merci pour cet article qui m'a éclairé sur ces magnifiques peintures ! Elles m'ont beaucoup impressionné mais je n'en avais pas saisi toute la signification.
    Voir instagram alicemaynardart ou etsy.com boutique alicemaynardart si vous avez le temps !

    5. Par thbz  (01 mai 2017) :

    Bonjour, je vois que vous fabriquez de bien jolies choses... Je suis content que cela vous en ait appris un peu plus.

    6. Par  (08 juin 2017) :

    Merci pour toutes ces explications très détaillées. Je viens de visiter le parc du Grand Blottereau à Nantes avec mes élèves de PS/MS et nous avons admiré le pavillon coréen qui s'y trouve. Je vais pouvoir compléter mes explications.

    7. Par thbz  (11 juin 2017) :

    J'ai entendu parler de ce parc coréen à Nantes, que j'espère avoir l'occasion de voir un jour... Je suis heureux si cet article peut vous aider avec vos élèves !

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