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23 janvier 2006 - Arts, architecture...

Palais de Tokyo - Habibi

Le Palais de Tokyo consacre une exposition à quelques jeunes artistes français ou travaillant en France. L'un d'entre eux, Adel Abdessemed, a suspendu aux cimaises un squelette de dix-sept mètres. Ses phalanges sont plus grandes que mon fémur. C'est comme un fossile humain que des fourmis exposeraient dans un museum d'histoire naturelle.

Cette photo, prise au Mamco de Genève, ne lui rend pas justice. Au Palais de Tokyo, le squelette dispose de plus d'espace pour s'étendre. La grande courbe de la galerie permet au spectateur de tourner autour de lui, comme pour l'éviter, en fait pour mieux le contempler et se laisser peu à peu happer par lui.

Une dame d'une quarantaine d'années examine la sculpture depuis un moment. Devant, derrière, sur les côtés, elle s'approche et compte les os : il n'en manque pas un. Elle regarde le bassin sous plusieurs angles et l'évalue comme un photographe qui met au point dans sa tête le cadre d'un cliché. Son bronzage, son assurance à se mouvoir dans une galerie aussi branchée montrent qu'elle hérite d'une longue lignée de capitalistes de la culture. Elle me dément.

« Non, jeune homme, vous vous trompez complètement ; vous ne devriez pas lire Bourdieu dans Libération ou sur Wikipédia. Je fréquente ce genre d'endroit de temps en temps, plus par curiosité que par vrai plaisir ; peut-être est-ce du snobisme. Bref, c'est la première fois que je ressens quelque chose d'aussi fort devant une œuvre d'art contemporaine. Vous savez à quoi ce squelette me fait penser ?
- À un dinosaure ?
- Un dinosaure ? pour quoi faire ? Non, je pense à un film d'Almodovar, Parle avec elle. Là où un homme minuscule explore le corps gigantesque et gonflable de sa bien-aimée. C'est dans un rêve...
- C'est comme cela que vous voyez le squelette ?
- Si j'osais j'irais bien me rapprocher un peu plus de lui. Ses proportions sont idéales. Les os sont blancs, leur texture est parfaitement imitée ; c'est un chef d'œuvre d'anatomie. Vaste comme cela, bien proportionné, humain, il doit être très confortable. Vous croyez que je pourrais aller le toucher ? Non, bien sûr, il y a des gardiens. Ils vont me tomber dessus. Qui sait s'il n'y a pas une alarme ? Et je pourrais casser une rotule, rayer le bassin, faire tomber le crâne dans lequel je pourrais me glisser presque tout entière. Imaginez que tout s'écroule ! C'est une œuvre d'art, on ne touche pas.

Vraiment, c'est un très beau squelette. Regardez-le de face : il tend les bras vers vous, il sourit. Passez sur le côté, admirez ses hanches et ses épaules : chaque os a une fonction précise, pas de chair superflue, c'est une mécanique de précision. Et puis de l'arrière : en se penchant un peu on voit à travers tout le corps, depuis le bassin jusqu'au crâne. Jamais je n'avais aussi bien compris comment était organisé l'intérieur d'un homme. Des vivants on ne voit habituellement que l'extérieur, la surface. Celui-ci est transparent. Il est beau comme un centre commercial moderne, rempli d'ascenseurs, de puits de jour et de galeries à perte de vue. Comme j'aimerais posséder un château pour accrocher ce squelette dans le hall d'entrée. Je pourrais le voir tous les jours ; je crois qu'il ferait un décor agréable et protecteur. Gai pour l'éternité. »

Je m'éloigne. La dame reste encore un moment, pensive. Elle lit la notice, qui donne la signification du titre : « mon chéri », titre d'une chanson de Fairouz. Peu importe la signification inventée par l'auteur ; pendant le moment où je regarde l'œuvre, c'est moi qui en suis le propriétaire et je peux lui donner la signification que je veux. Puis elle poursuit sa visite : il y a plus loin une structure en caoutchouc qui monte jusqu'au plafond.

Les ateliers Assed ont réalisé ce tour de force technique: voir leur site (sur lequel j'ai trouvé la seconde photo).

Publié par thbz le 23 janvier 2006

2 commentaire(s)

1. Par S.  (17 février 2007) :

Bonjour,
En général, j'essaye d'éviter ce genre de sculptures mais là j'avoue que la sensibilité et la poésie avec lesquelles tu décris tout ça ne sont pas seulement surprenantes mais attirantes. D'ou ma curiosité de lire tes commentaires!
Merci pour cette promenade poétique.

2. Par thbz  (17 février 2007) :

Merci, S. En fait c'est l'un des rares, sinon le seul article de ce blog où tout n'est pas tout à fait vrai. Il y a un peu de fiction ou en tout cas de mise en scène dans ces lignes. Mais l'essentiel est vrai : cette « sculpture » (le nom semble léger pour une telle construction) existe réellement et son architecture organique enveloppe le spectateur un peu comme... le projet de tour Phare de Morphosis à la Défense.

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