30 juin 2019 - Arts, architecture... - (lien permanent)

Cao Fei et le Phénix d'or

HX est une exposition de l'artiste Cao Fei, actuellement au centre Pompidou. On y trouve un long-métrage de fiction assez abscons et surtout un ensemble varié d'objets, de photographies, de meubles et de petits films documentaires qui sont autant de traces du passé et de la transformation d'un quartier industriel de Pékin dénommé Hong Xia, et plus largement du district de Jiuxianqiao.

Parmi les documentaires, un film de trois minutes présente un projet de reconstruction comme j'en ai tant vus en Corée.

Le film commence par des plans de situation. Puis il montre le quartier actuel, composé de petites rues rectilignes et de bâtiments vieillots sans hauteur des années 50, « dans le style soviétique typique de cette époque ». Puis quelques images prises dans le même quartier, mais moins repoussantes, mettent en évidence le seul aspect positif que l'on prévoit de conserver ou, plus probablement, de recréer : la présence d'arbres.

Le film décrit alors l'esprit du projet sous une forme systématique qui fait penser aux énumérations qu'on trouve souvent dans les textes chinois : « 5 faces, 1 axe, 3 nœuds ».

Le vocabulaire revient ensuite au discours habituel des urbanistes et architectes du monde entier : le nouveau grand ensemble, qui en apparence n'a strictement rien à voir avec le quartier ancien, jouera en fait sur une « réinterprétation de la cour traditionnelle ». Les bâtiments ne sont pas denses, ils évoquent « un bois d'arbres vigoureux et bien plantés ». Il est question de variation des hauteurs et de personnalité vibrante.

Vient alors la plus belle formule du film, qui en appelle à la pensée symbolique traditionnelle pour expliquer ou justifier la forme arrondie et la hauteur inégale des barres : « Le Phénix d'or tournoie dans les airs puis se perche sur un arbre. »

C'est cette formule qui m'a donné envie de conserver une trace de ce film. On voit voler, sous forme d'image de synthèse, dans le générique du film, un superbe phénix chinois (fenghuang) qui tournoie en laissant un sillage de feu. Le phénix est le roi des oiseaux. Il annonce des événements heureux, en particulier l'instauration de l'ordre et de la paix.

Publié par thbz le 30 juin 2019
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25 avril 2019 - Corée - (lien permanent)

Portails de Busan

Ce quartier, situé dans le centre de Busan, entre Gampo-ro et une colline, n'a sans doute pas grand-chose de spécifique. On retrouve ce genre de maisons à Séoul et dans d'autres villes coréennes. Tout au plus aperçoit-on parfois un palmier pour signaler qu'on est ici au sud du pays.

On trouve ici quelques immeubles collectifs, les apateu tanji ne sont jamais très loin, mais dans ce groupe de rues la plupart des maisons ont seulement un rez-de-chaussée et un étage plus étroit, prenant un peu la forme d'un chalet de montagne. Contrairement aux maisons de ville françaises, elles ne donnent pas directement sur la rue, dont elles sont généralement séparées par un enclos percé d'un portail. C'est une règle générale de l'urbanisme en Corée : les immeubles, les maisons ne se touchent pas. Du coup les maisons cherchent à ménager un espace, si petit soit-il, entre la maison et la rue, accessible aux seuls habitants. Parfois toutefois l'enclos est supprimé pour aménager une ou deux places de parking.

J'ai collectionné plus particulièrement les portails de ces maisons. Certains sont constitués de barres en métal brillant, d'autres de panneaux de bois. Ils sont souvent surmontés d'une arche en béton.

D'une manière générale, je ne vois guère de lien entre le style du portail, celui de l'enclos et celui de la maison. L'enclos est séparé de la maison comme les maisons sont séparées les unes des autres. Il est rare qu'une cohérence de style soit recherchée.

Un livre intitulé Doors & Gates of Korean Style House souligne pourtant, d'après son résumé en ligne, la relation qui s'établit entre le portail et la maison. En pratique j'ai la sensation que le portail répond à trois ou quatre principaux genres et que son ornementation, voire sa fantaisie, ne répond guère à la sobriété de la maison. Toutefois certains portails sont, comme la maison à laquelle ils mènent, surmontés de tuiles coréennes.

Le livre attribue aussi des caractéristiques philosophiques ou religieuses au portail, dont la taille, l'emplacement, la forme seraient liées à la conception de la vie et de la mort. On peut en tout cas noter l'importance des portails dans l'arrangement spatial des temples coréens, où ils rythment le chemin sacré qui fait passer le fidèle du monde profane à celui du temple.

Parfois, le portail comporte deux entrées, une large et une étroite. S'agit-il d'un héritage des portes anciennes ? Dans les maisons traditionnelles (hanok), le portail principal (soseuldaemun), couronné de tuiles, autorise le passage des chaises à porteur, tandis que la porte utilisée par les gens du commun, pyeongdaemun, ne s'élève pas au-dessus du mur adjacent1.

Dans les bâtiments les plus importants, palais royal (y compris à la Cité interdite de Pékin) ou portail d'accès à un temple, trois passages sont aménagés, celui du centre étant réservé au souverain ou aux moines.

Le portail peut être encadré de briques...



d'une arche aux formes exotiques...

voire d'aucune arche...


mais il est le plus souvent couronné d'un simple linteau.

Sur ou devant ce portail on trouve, de gauche à droite : un piquet en plastique interdisant le stationnement ; une boîte à lettres ; l'indication du numéro de rue et un panneau « SECOM » informant les voleurs que la maison est sécurisée.


1. Ben Jackson et Robert Koehler, ''Korean Architecture'' (Google Books).

Publié par thbz le 25 avril 2019
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03 juin 2018 - Corée - (lien permanent)

Un centre commercial coréen

Cet escalier peint sur le sol, qui se poursuit sur le mur dans un parfait trompe-l'œil, annonce sur la gauche l'entrée d'un centre commercial à la sortie no 8 du métro Hapjeong, à Séoul.

Que dit cette peinture ?

1. Elle dit que « Delight Square » est le nom du centre commercial. La signification précise des termes n'a pas beaucoup d'importance : le complexe, en partie enterré, n'est pas organisé autour d'une place, et il ne fournit pas plus de délices que n'importe quel autre groupement de commerces et de restaurants. Le nom vaut pour ses connotations. L'an dernier j'ai visité en bordure de Séoul un centre commercial qui s'appelait Avenue France : il n'avait de français que quelques images et inscriptions sur un mur.

2. L'escalier ascendant, provenant sans doute à l'origine de l'échelle de Jacob ou de celui qui mène au paradis, ajoute une touche spirituelle (la montée permet d'échapper à la seule force qui s'impose à nous en permanence, la force de gravité ; Dante s'allège en passant de l'Enfer au Purgatoire et finit par voler au Paradis). Ici il ajoute une touche divertissante, car le motif du stairway to heaven est souvent utilisé dans la culture populaire américaine (comédies musicales, chanson de Led Zeppelin). C'est le titre d'une série coréenne à succès. Le motif est d'autant plus réconfortant qu'il est intégré dans une nature un peu idyllique, telle qu'en rêvent dans leurs publicités les Coréens qui ne la trouvent pas dans leur pays (les rochers tumultueux des belles montagnes coréennes, autrefois sujet majeur de la peinture traditionnelle, sont remplacés dans les publicités modernes par des forêts et des prairies sans aspérité).

3. Le livre ouvert et le nom « Kyobo » indiquent que le centre commercial contient une grande librairie : Kyobo est un équivalent coréen de la FNAC — mais, comme toujours en Corée, il n'y a pas une, mais deux ou trois grandes chaînes de librairies, de même qu'il y a deux ou trois gros producteurs de téléphones, de voitures, de grands magasins, de programmes urbains... Cette librairie apporte au centre commercial une caution culturelle considérable : sa position centrale, sa présence en tête de tous les documents de communication en font la valeur ajoutée par rapport à d'autres centres commerciaux. Pourtant, la librairie est occupée sur la moitié de sa superficie par des stands de bibelots et un café.

Une caractéristique majeure des centres commerciaux coréens est l'unification des espaces : on trouve des livres et des sandwiches dans les cafés, des cafés dans les librairies, des restaurants dans les supermarchés et toutes ces boutiques sont ouvertes les unes sur les autres, de même que les centres commerciaux tendent à s'ouvrir sur la ville et la ville à pénétrer dans les centres commerciaux.

4. L'affiche renforce enfin l'alibi culturel par un texte qui résume partiellement Alice au pays des merveilles en anglais, associé (mais qui, à part moi, s'intéresse à ce qui n'est pas fait pour être véritablement regardé ?) à une scène plutôt indécente : Dyonisios entouré de satyres, représentation tirée d'une coupe grecque antique du peintre de Brygos conservée à la Bibliothèque nationale de France.

Cette affiche est elle-même précédée d'un large couloir qui vient directement de la station de métro.

Sur ce couloir, les noms des commerces sont présentés comme des livres dans une bibliothèque (image cliquable).

5. Le nom Prugio, enfin, est la « marque » de l'ensemble immobilier de quatre hautes tours qui surplombe le centre commercial, construit il y a quelques années. Le nom dénote un standing élevé ; il figure dans le nom affiché sur la façade : Mapo Hangang Prugio. Le produit s'affiche de loin.

Mapo étant le nom de l'arrondissement et Hangang celui du fleuve situé à quelques centaines de mètres, le nom Prugio, comme je l'ai expliqué ailleurs, associe le mot coréen pureuda, « vert », à une racine occidentale, « géo », prononcée à l'anglaise.

L'objectif est clairement d'affirmer l'ambition environnementale du projet : peut-être les méthodes de construction cherchent-elles à limiter les émissions de carbone ou les consommations des logements ? En tout cas l'environnement est intégré dans l'ensemble immobilier par l'insertion, partout où c'est possible, de végétation et de quelques rochers typiques des montagnes coréennes. Sans doute y'a-t-il du green washing, mais il faut aussi y voir ce que décrit Augustin Berque pour le Japon : une volonté de mettre la nature au cœur de la ville, au moins sous forme symbolique. Cette volonté prend, dans la publicité, des formes d'un tel irréalisme que même les promoteurs immobiliers français ne cherchent pas à rivaliser avec cette vidéo promotionnelle.

6. Les publicités pour acquéreurs d'appartements ou de commerce dans cet ensemble sont également curieuses. J'ai déjà montré cette annonce, destinée aux acquéreurs d'appartements situés au-dessus de ce centre commercial, qui masque et réduit les autres tours du quartier afin de donner l'impression d'une domination sur le quartier très exagérée par rapport à la réalité :

Ces quatre tours s'évaporent elles-mêmes dans les publicités destinées aux commerçants susceptibles de louer un espace dans le centre commercial :

7. Enfin voici à quoi ressemble le centre commercial :

- la librairie Kyobo, qui ne contient pas seulement un café, mais aussi plusieurs espaces de travail gratuits pour les étudiants :

- le mur-galerie d'art :

- les restaurants, du monde entier :

- et l'espace où les enfants jettent des balles contre un écran pendant que leurs parents font du shopping ou prennent un café.


Publié par thbz le 03 juin 2018
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08 mai 2018 - Asie - (lien permanent)

Le contrôle des comportements dans le métro de Tokyo

J'ai déjà essayé de répertorier les inscriptions qui, dans l'espace public à Séoul, contrôlent les comportements des passants.

Dans le métro de Tokyo, les affiches sont encore plus nombreuses et détaillées. Elles sont en général présentées avec des images claires et attractives, comme on sait les produire au pays du manga, ou bien traduites en anglais de sorte que l'étranger ne peut faire semblant de les ignorer.

1. Éteindre le son du téléphone dans le métro.

2. Ne pas trop s'approcher du quai.

3. Comment faire la queue pour entrer dans le wagon lorsqu'un gros pilier occupe le quai (à gauche : la barrière de sécurité est fermée ; à droite elle est ouverte, ce qui signifie que le train est à quai).

4. Monter et descendre sans se bousculer.

5. Sécurité dans l'escalier roulant.

6. Ne pas se ruer dans le wagon.

7. Ne pas agresser le contrôleur (j'ai vu dans le bus à Séoul une inscription qui assimilait à du terrorisme un comportement agressif à l'égard du conducteur). En particulier, il ne faut pas lui donner de coup de tête, ni le tirer par la cravate, ni même lui jeter de la bière au visage.

8. Ne pas se pencher par-dessus la barrière de sécurité sur le quai (sur les lignes où elle est installée).

9. Faire la queue sur les bandes vertes pour laisser les passagers sortir sur la bande blanche.

10. Attention à ne pas tomber sur les quais (sur les lignes où une barrière de sécurité n'est pas installée).

11. Wagon réservé aux femmes aux heures de pointe.

12. Le danger du smartphone en marchant.

13. Ne pas porter son sac sur le dos à l'intérieur du wagon.

Et en dehors du métro, dans une exposition au musée Mori, des instructions très détaillées indiquent les rares endroits dans lesquels les photographies sont autorisées, ainsi que la licence à utiliser pour si on souhaite les publier :

Publié par thbz le 08 mai 2018
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01 mai 2018 - Corée - (lien permanent)

Destruct(urat)ion

J'ai vu tant de bâtiments et de quartiers détruits et reconstruits en Corée : je devrais être blasé. Et pourtant c'est avec un sentiment de perte que j'ai traversé ce quartier en rénovation, près de la station de métro Ehwa à Séoul. Autrement dit en plein centre de Séoul, quelque chose comme Censier-Daubenton à Paris. Je n'avais vu aucun signe avant-coureur : pas de panneau avec les mots 재개발 (redéveloppement), pas de drapeau rouge de protestation.

D'après Augustin Berque (Le geste et la cité, p. 148), les relations entre les personnes restent primordiales dans la cité japonaise. La modernité occidentale, en revanche, fait triompher la relation de l'homme aux choses. C'est pourquoi un urbanisme de tours et de barres, qui échoue en Occident, ne pose pas de difficulté aux Japonais. Sans doute faut-il dire la même chose des Coréens : l'immeuble n'est vu que pour sa fonctionnalité et les relations sociales ne sont pas affectées par la forme urbaine et architecturale. On pourrait donc modifier celle-ci à volonté, comme l'industriel modèle un objet, sans en éprouver de malaise particulier. Comme le dirait l'anonyme qui est peut-être Godard, en Corée, c’est le règne des techniciens.

Mais voilà, je reste un Européen, qui plus est un Français, et je garde ma capacité à être choqué par la rupture entre ce qui fut, ce qui est et ce qui sera.

Ce qui était à cet endroit, il y a trois ans à peine, c'était un lacis de rues tortueuses et d'escaliers irréguliers menant vers des maisons basses et ouvrant sur le vaste paysage de la ville et des montagnes, dans lequel je ressentais une sorte d'idéal un peu médiéval, presque un peu pérugin, fait de promenades et de découvertes, de joie du corps qui tourne, monte et descend, qui emporte le regard avec lui, s'inscrit dans la ville et se mesure à l'étroitesse des ruelles et aux maisons qu'il peut regarder de face :

Le plan ancien, avec sa curieuse rue en cercle qui suivait le pourtour de la butte, relié par des escaliers aux quartiers environnants, comme la butte Bergeyre à Paris, est toujours visible sur Google Maps, qui a du mal à suivre le rythme coréen :

Le portail coréen Naver, lui, indique d'ores et déjà ce qui sera, le futur plan du quartier (et en cliquant on verra le nombre d'appartements à vendre, leur superficie, leur prix), avec une douzaine de tours aux formes parfaitement régulières, un plan Voisin de plus dans la capitale de la Corée :

Pour voir comment on allait parvenir à construire ces tours sur un terrain aussi escarpé, je suis allé voir sur place et j'ai vu ce qui est.

Un Européen n'aurait pas osé : ils ont tout simplement enlevé la butte. Le relief est supprimé pour placer le grand ensemble au niveau de la station de métro. Un passage piéton, aménagé à travers le chantier, passant d'un quartier ancien à un autre quartier ancien, permet d'admirer le champ de bataille.

De la butte, qui se prolongeait vers un parc faisant partie de l'université voisine, il restera une falaise à laquelle le grand ensemble sera adossé. Les futurs habitants croiront peut-être que cette falaise est aussi naturelle que les nombreux rochers et aménagements paysagers qui agrémenteront le futur grand ensemble et ses abords. Ou bien, avec raison, ils ne se poseront pas la question.

Ici un exemple d'aménagement paysager tel qu'on le fait dans tous les ensembles de ce type aujourd'hui (ici à Prugio, Hapjeong) :

J'avais pris l'habitude, à Séoul, de considérer une ville qui dure moins longtemps que nous, qui se renouvelle en permanence. Mais je n'étais pas prêt à voir disparaître une colline, alors même que j'avais vu celle qui a été créée de toute pièces.

La vente vient de commencer : le prix des appartements les plus petits, pour 59 m2, est de 1 milliard de wons, soit 775 000 euros. On trouvera dans l'enceinte du complexe une piscine intérieure, un sauna, un golf intérieur et une salle de gym. Comment une colline pourrait-elle résister à de tels attraits ?

Publié par thbz le 01 mai 2018
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