03 juin 2018 - Corée - (lien permanent)

Un centre commercial coréen

Cet escalier peint sur le sol, qui se poursuit sur le mur dans un parfait trompe-l'œil, annonce sur la gauche l'entrée d'un centre commercial à la sortie no 8 du métro Hapjeong, à Séoul.

Que dit cette peinture ?

1. Elle dit que « Delight Square » est le nom du centre commercial. La signification précise des termes n'a pas beaucoup d'importance : le complexe, en partie enterré, n'est pas organisé autour d'une place, et il ne fournit pas plus de délices que n'importe quel autre groupement de commerces et de restaurants. Le nom vaut pour ses connotations. L'an dernier j'ai visité en bordure de Séoul un centre commercial qui s'appelait Avenue France : il n'avait de français que quelques images et inscriptions sur un mur.

2. L'escalier ascendant, provenant sans doute à l'origine de l'échelle de Jacob ou de celui qui mène au paradis, ajoute une touche spirituelle (la montée permet d'échapper à la seule force qui s'impose à nous en permanence, la force de gravité ; Dante s'allège en passant de l'Enfer au Purgatoire et finit par voler au Paradis). Ici il ajoute une touche divertissante, car le motif du stairway to heaven est souvent utilisé dans la culture populaire américaine (comédies musicales, chanson de Led Zeppelin). C'est le titre d'une série coréenne à succès. Le motif est d'autant plus réconfortant qu'il est intégré dans une nature un peu idyllique, telle qu'en rêvent dans leurs publicités les Coréens qui ne la trouvent pas dans leur pays (les rochers tumultueux des belles montagnes coréennes, autrefois sujet majeur de la peinture traditionnelle, sont remplacés dans les publicités modernes par des forêts et des prairies sans aspérité).

3. Le livre ouvert et le nom « Kyobo » indiquent que le centre commercial contient une grande librairie : Kyobo est un équivalent coréen de la FNAC — mais, comme toujours en Corée, il n'y a pas une, mais deux ou trois grandes chaînes de librairies, de même qu'il y a deux ou trois gros producteurs de téléphones, de voitures, de grands magasins, de programmes urbains... Cette librairie apporte au centre commercial une caution culturelle considérable : sa position centrale, sa présence en tête de tous les documents de communication en font la valeur ajoutée par rapport à d'autres centres commerciaux. Pourtant, la librairie est occupée sur la moitié de sa superficie par des stands de bibelots et un café.

Une caractéristique majeure des centres commerciaux coréens est l'unification des espaces : on trouve des livres et des sandwiches dans les cafés, des cafés dans les librairies, des restaurants dans les supermarchés et toutes ces boutiques sont ouvertes les unes sur les autres, de même que les centres commerciaux tendent à s'ouvrir sur la ville et la ville à pénétrer dans les centres commerciaux.

4. L'affiche renforce enfin l'alibi culturel par un texte qui résume partiellement Alice au pays des merveilles en anglais, associé (mais qui, à part moi, s'intéresse à ce qui n'est pas fait pour être véritablement regardé ?) à une scène plutôt indécente : Dyonisios entouré de satyres, représentation tirée d'une coupe grecque antique du peintre de Brygos conservée à la Bibliothèque nationale de France.

Cette affiche est elle-même précédée d'un large couloir qui vient directement de la station de métro.

Sur ce couloir, les noms des commerces sont présentés comme des livres dans une bibliothèque (image cliquable).

5. Le nom Prugio, enfin, est la « marque » de l'ensemble immobilier de quatre hautes tours qui surplombe le centre commercial, construit il y a quelques années. Le nom dénote un standing élevé ; il figure dans le nom affiché sur la façade : Mapo Hangang Prugio. Le produit s'affiche de loin.

Mapo étant le nom de l'arrondissement et Hangang celui du fleuve situé à quelques centaines de mètres, le nom Prugio, comme je l'ai expliqué ailleurs, associe le mot coréen pureuda, « vert », à une racine occidentale, « géo », prononcée à l'anglaise.

L'objectif est clairement d'affirmer l'ambition environnementale du projet : peut-être les méthodes de construction cherchent-elles à limiter les émissions de carbone ou les consommations des logements ? En tout cas l'environnement est intégré dans l'ensemble immobilier par l'insertion, partout où c'est possible, de végétation et de quelques rochers typiques des montagnes coréennes. Sans doute y'a-t-il du green washing, mais il faut aussi y voir ce que décrit Augustin Berque pour le Japon : une volonté de mettre la nature au cœur de la ville, au moins sous forme symbolique. Cette volonté prend, dans la publicité, des formes d'un tel irréalisme que même les promoteurs immobiliers français ne cherchent pas à rivaliser avec cette vidéo promotionnelle.

6. Les publicités pour acquéreurs d'appartements ou de commerce dans cet ensemble sont également curieuses. J'ai déjà montré cette annonce, destinée aux acquéreurs d'appartements situés au-dessus de ce centre commercial, qui masque et réduit les autres tours du quartier afin de donner l'impression d'une domination sur le quartier très exagérée par rapport à la réalité :

Ces quatre tours s'évaporent elles-mêmes dans les publicités destinées aux commerçants susceptibles de louer un espace dans le centre commercial :

7. Enfin voici à quoi ressemble le centre commercial :

- la librairie Kyobo, qui ne contient pas seulement un café, mais aussi plusieurs espaces de travail gratuits pour les étudiants :

- le mur-galerie d'art :

- les restaurants, du monde entier :

- et l'espace où les enfants jettent des balles contre un écran pendant que leurs parents font du shopping ou prennent un café.


Publié par thbz le 03 juin 2018
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08 mai 2018 - Asie - (lien permanent)

Le contrôle des comportements dans le métro de Tokyo

J'ai déjà essayé de répertorier les inscriptions qui, dans l'espace public à Séoul, contrôlent les comportements des passants.

Dans le métro de Tokyo, les affiches sont encore plus nombreuses et détaillées. Elles sont en général présentées avec des images claires et attractives, comme on sait les produire au pays du manga, ou bien traduites en anglais de sorte que l'étranger ne peut faire semblant de les ignorer.

1. Éteindre le son du téléphone dans le métro.

2. Ne pas trop s'approcher du quai.

3. Comment faire la queue pour entrer dans le wagon lorsqu'un gros pilier occupe le quai (à gauche : la barrière de sécurité est fermée ; à droite elle est ouverte, ce qui signifie que le train est à quai).

4. Monter et descendre sans se bousculer.

5. Sécurité dans l'escalier roulant.

6. Ne pas se ruer dans le wagon.

7. Ne pas agresser le contrôleur (j'ai vu dans le bus à Séoul une inscription qui assimilait à du terrorisme un comportement agressif à l'égard du conducteur). En particulier, il ne faut pas lui donner de coup de tête, ni le tirer par la cravate, ni même lui jeter de la bière au visage.

8. Ne pas se pencher par-dessus la barrière de sécurité sur le quai (sur les lignes où elle est installée).

9. Faire la queue sur les bandes vertes pour laisser les passagers sortir sur la bande blanche.

10. Attention à ne pas tomber sur les quais (sur les lignes où une barrière de sécurité n'est pas installée).

11. Wagon réservé aux femmes aux heures de pointe.

12. Le danger du smartphone en marchant.

13. Ne pas porter son sac sur le dos à l'intérieur du wagon.

Et en dehors du métro, dans une exposition au musée Mori, des instructions très détaillées indiquent les rares endroits dans lesquels les photographies sont autorisées, ainsi que la licence à utiliser pour si on souhaite les publier :

Publié par thbz le 08 mai 2018
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01 mai 2018 - Corée - (lien permanent)

Destruct(urat)ion

J'ai vu tant de bâtiments et de quartiers détruits et reconstruits en Corée : je devrais être blasé. Et pourtant c'est avec un sentiment de perte que j'ai traversé ce quartier en rénovation, près de la station de métro Ehwa à Séoul. Autrement dit en plein centre de Séoul, quelque chose comme Censier-Daubenton à Paris. Je n'avais vu aucun signe avant-coureur : pas de panneau avec les mots 재개발 (redéveloppement), pas de drapeau rouge de protestation.

D'après Augustin Berque (Le geste et la cité, p. 148), les relations entre les personnes restent primordiales dans la cité japonaise. La modernité occidentale, en revanche, fait triompher la relation de l'homme aux choses. C'est pourquoi un urbanisme de tours et de barres, qui échoue en Occident, ne pose pas de difficulté aux Japonais. Sans doute faut-il dire la même chose des Coréens : l'immeuble n'est vu que pour sa fonctionnalité et les relations sociales ne sont pas affectées par la forme urbaine et architecturale. On pourrait donc modifier celle-ci à volonté, comme l'industriel modèle un objet, sans en éprouver de malaise particulier. Comme le dirait l'anonyme qui est peut-être Godard, en Corée, c’est le règne des techniciens.

Mais voilà, je reste un Européen, qui plus est un Français, et je garde ma capacité à être choqué par la rupture entre ce qui fut, ce qui est et ce qui sera.

Ce qui était à cet endroit, il y a trois ans à peine, c'était un lacis de rues tortueuses et d'escaliers irréguliers menant vers des maisons basses et ouvrant sur le vaste paysage de la ville et des montagnes, dans lequel je ressentais une sorte d'idéal un peu médiéval, presque un peu pérugin, fait de promenades et de découvertes, de joie du corps qui tourne, monte et descend, qui emporte le regard avec lui, s'inscrit dans la ville et se mesure à l'étroitesse des ruelles et aux maisons qu'il peut regarder de face :

Le plan ancien, avec sa curieuse rue en cercle qui suivait le pourtour de la butte, relié par des escaliers aux quartiers environnants, comme la butte Bergeyre à Paris, est toujours visible sur Google Maps, qui a du mal à suivre le rythme coréen :

Le portail coréen Naver, lui, indique d'ores et déjà ce qui sera, le futur plan du quartier (et en cliquant on verra le nombre d'appartements à vendre, leur superficie, leur prix), avec une douzaine de tours aux formes parfaitement régulières, un plan Voisin de plus dans la capitale de la Corée :

Pour voir comment on allait parvenir à construire ces tours sur un terrain aussi escarpé, je suis allé voir sur place et j'ai vu ce qui est.

Un Européen n'aurait pas osé : ils ont tout simplement enlevé la butte. Le relief est supprimé pour placer le grand ensemble au niveau de la station de métro. Un passage piéton, aménagé à travers le chantier, passant d'un quartier ancien à un autre quartier ancien, permet d'admirer le champ de bataille.

De la butte, qui se prolongeait vers un parc faisant partie de l'université voisine, il restera une falaise à laquelle le grand ensemble sera adossé. Les futurs habitants croiront peut-être que cette falaise est aussi naturelle que les nombreux rochers et aménagements paysagers qui agrémenteront le futur grand ensemble et ses abords. Ou bien, avec raison, ils ne se poseront pas la question.

Ici un exemple d'aménagement paysager tel qu'on le fait dans tous les ensembles de ce type aujourd'hui (ici à Prugio, Hapjeong) :

J'avais pris l'habitude, à Séoul, de considérer une ville qui dure moins longtemps que nous, qui se renouvelle en permanence. Mais je n'étais pas prêt à voir disparaître une colline, alors même que j'avais vu celle qui a été créée de toute pièces.

La vente vient de commencer : le prix des appartements les plus petits, pour 59 m2, est de 1 milliard de wons, soit 775 000 euros. On trouvera dans l'enceinte du complexe une piscine intérieure, un sauna, un golf intérieur et une salle de gym. Comment une colline pourrait-elle résister à de tels attraits ?

Publié par thbz le 01 mai 2018
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10 février 2018 - Arts, architecture... - (lien permanent)

Cadre

Parfois dans un musée, un morceau de mur reste vide. Un tableau a été retiré. Sur son emplacement, un tout petit papier indique avec la sécheresse d'un formulaire administratif qu'il est prêté à un autre musée ou envoyé en restauration. Les autres tableaux restent exposés de part et d'autre. Quelque chose gêne. L'équilibre de l'accrochage est rompu.

Cette fois-ci le Louvre a procédé différemment. Ayant envoyé à Abu Dhabi un grand tableau de Rubens, le musée ne s'est pas contenté de le remplacer par un bout de papier.

D'une nécessité (le cadre est trop lourd pour voyager), le musée a fait une source d'instruction pour le public : la toile étant absente, c'est le cadre lui-même qui est exposé.

Il est pourvu de son propre carton descriptif, réalisé sur le même modèle que celui des grands tableaux flamands accrochés dans la même pièce.

En regardant le cadre pour lui-même, on découvre qu'il peut avoir une vie propre. Ainsi a-t-il été réalisé au 18e siècle seulement, alors que la toile de Rubens date de 1620 environ. Rien en lui, sauf les dimensions, ne le rapproche du sujet peint ; il pourrait accompagner n'importe quel tableau du 16e au 19e siècles, pourvu que les dimensions conviennent. Peut-être faut-il toutefois le réserver à un sujet d'une certaine dignité, pour justifier le poids de ses dorures.

Que voit-on donc dans ce cadre, puisqu'on est invité à le regarder ? Un motif ornemental très courant, les « oves et dards » (alternance d'œufs et de flèches), court sur chacun des quatre côtés ; les coins sont renforcés par des motifs végétaux, en particulier des feuilles d'acanthe ; une belle dorure recouvre l'ensemble. Tout est riche sans paraître excessif.

Et au milieu, un mur vide. Cette belle fenêtre ne permet de contempler aucune scène. Vide, accrochée sur le mur d'un musée, elle a dû perdre sa fonction de cadre pour qu'un concours de circonstances lui permette d'être enfin regardée comme une œuvre d'art.

Publié par thbz le 10 février 2018
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17 août 2017 - Corée - Paris - (lien permanent)

Paysages sensibles

C'est un projet de « une ».

Pour le choix de l'homme occidental, le graphiste a récupéré un personnage anonyme dans l'un des plus célèbres tableaux de Caillebotte. J'apprécie ce choix parce que, dans le livre, j'évoque un peu le Paris haussmannien et ce tableau en est l'une des meilleures représentations, quelques années après les transformations de Napoléon III. Quant à l'image de la femme avec le parapluie, j'ignore d'où elle vient.

Il s'agit de la couverture d'un livre que j'ai écrit avec Nara. Le titre, 풍경의 감각 - 파리・서울 두 도시 이야기, peut se traduire par « Paysages sensibles - Paris, Séoul : une histoire de deux villes ».

Le livre est publié par une maison d'édition coréenne, Mirae-eui chang (Fenêtre sur l'avenir), avec une traduction faite par Ryu Eun-sora (et revue par Nara), donc c'est plutôt pour me vanter que j'en parle ici que pour en vendre des exemplaires.

La partie écrite par Nara correspond à une version améliorée de chroniques qu'elle a publiées dans le magazine coréen Hankyoreh 21 il y a deux ans. Elle parle de trains, de traces des attentats dans la ville, de parcs d'attraction, de la réduction d'une ville à un « landmark », de graffitis, d'espaces fermés au sein de l'espace public, d'hôpitaux, de marchés de quartier, de restaurants, de ponts, de plages privatisées.

Pour ma part, l'éditeur coréen a vu ce blog et m'a demandé d'écrire une dizaine d'articles sur le même esprit. Je croyais au début que ce serait un simple travail d'adaptation, mais le ton d'un blog n'est pas celui d'un livre imprimé ; surtout, je ne pouvais pas donner à des Coréens des leçons sur l'architecture des temples ou le feng shui. Donc si le livre reprend certains thèmes traités dans ce blog, les articles sont en grande partie nouveaux. Et décrivent les ponts là encore, les places publiques, les montagnes, les cafés, les musées, les églises et les temples, les cimetières et les mariages, les déchets et leur paysage, les chantiers de construction et de reconstruction bien sûr, les banderoles et les inscriptions qui contrôlent l'espace public, les couleurs et les cartes.


Publié par thbz le 17 août 2017
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