Les fantômes du XVe arrondissement

Un arbre-fantôme dans la rue Lecourbe (1er mai 2008)

Un arbre-fantôme dans la rue Lecourbe (1er mai 2008)
Dans le XVe arrondissement, que seuls les esprits superficiels considèrent comme ennuyeux, on trouve des immeubles plats. Ils ont une façade mais aucune épaisseur. Ils sont pourtant habités.
Roger Caillois a démontré l'existence de ces immeubles dans son petit livre, « Petit guide du XVe arrondissement à l'usage des fantômes ». J'en ai vu l'adaptation télévisuelle il y a une quinzaine d'années au cinéma l'Entrepôt. Depuis, à chaque passage vers Grenelle ou Vaugirard, je laisse mon regard glisser sur ces façades bourgeoises, normales en apparence, derrière lesquelles, pourtant, il n'y a rien que l'épaisseur d'un mur :


Angle de l'avenue Émile Zola et de la rue de Lourmel (plan)
Il suffit de le vouloir pour le voir. Roger Caillois écrit :
Quittant l’École Militaire, vous franchissez l’avenue de Suffren et pénétrez ainsi dans le XVe arrondissement, dont le premier immeuble occupe l’angle qu’elle forme avec la rue du Laos. La maison est en biais et ne jouxte pas la suivante. Formant un angle aigu très prononcé, elle s’avance en porte-à-faux, de sorte que, dans une certaine perspective, elle paraît sans épaisseur et ne rien abriter...
L'immeuble-fantôme de la rue du Laos (1er mai 2008)
... De nombreuses demeures du quartier de mes explorations sont construites sur le même modèle incongru. Un même mince profil, parfois crénelé de pierres d’attente, s’élève dans le ciel sans qu’aucun édifice ne vienne s’y adosser, s’y imbriquer. L’angle reste en suspens, dessinant un biseau si étroit qu’il décourage sans doute les architectes de construire l’édifice complémentaire.(...) L’ancien théâtre, le 55 de la rue de la Croix-Nivert, est enfermé dans un fer à cheval étiré, au fond duquel donnent les issues de secours et que constituent les rues Meilhac et Auguste-Dorchain. Courbe et austère, une seule façade occupe toute la longueur de cette dernière. Elle s’achève par le plus accompli des biseaux dont j’ai déjà parlé : une arête tranchante qui porte verticalement l’inscription BAINS-DOUCHES en capitales composées de gros clous à tête nickelée et réfléchissante. Ils prennent l’épaisseur entière de l’éperon terminal. Si l’on se place devant le bar du Soleil, sorte d’annexe du cinéma, sur le bord du trottoir, la longue façade, le biseau sont seuls visibles, de sorte que l’illusion d’une maison sans épaisseur s’impose absolument. Personne, sauf des êtres infiniment minces, ne pourrait habiter l’apparence d’immeuble, qui ne reprend consistance qu’à mesure qu’on dépasse la fine étrave et que s’évase lentement la haute muraille aveugle qui clôt l’édifice par derrière...


Attiré par l'étrangeté de ces immeubles, Caillois est également un spécialiste de la littérature fantastique. Il invoque Lovecraft et Léon-Paul Fargue, dépasse la surface de ses sensations, peuple ces façades sans profondeur :
... J'avais senti un incontestable appel devant les habitations déconcertantes. D'autre part, il manquait aux réthoriques du siècle les ombres que je supposais qu'elles exigeaient obscurément selon ma conception, à vrai dire téméraire, de la mythologie. Les demeures plates accueilleraient infailliblement des locataires fabuleux et fluides qui habitent en fraude les grandes villes, des êtres flottants venus d’on ne sait quels limbes, identiques pour l’apparence aux êtres humains, mais capables le moment venu de diminuer progressivement jusqu’à l’épaisseur d’une feuille de papier, afin de se trouver à l’aise dans les immeubles en biseau...
J'ai moi-même aperçu l'un de ces fantômes. C'était dans l'immeuble de la rue du Laos décrit précédemment. Il regardait par la fenêtre. Je l'ai photographié rapidement :

Le fantôme de la rue du Laos
...Il s’agirait donc en premier lieu de créatures ductiles et mimétiques, susceptibles de donner le change aux humains, empruntant nos habitudes et notre allure, mais sans ressentir nos émotions ni partager notre philosophie, jamais tout à fait à l’aise dans notre atmosphère, encore moins dans notre société...
... et la rêverie se fait théorie : elle révèle, décrit, explique, justifie ces créatures extra-terrestres, seules dans la foule des hommes, omniprésentes dans la ville autant qu'absentes de la vie civile. « De sorte que, si je pousse le raisonnement, sa quasi-identité avec les hommes implique chez la créature incomplète ou différente la certitude qu'elle en est un, sauf assurément par quelques défaillances ou supériorités ou en quelques désagréables moments de doute ou de vague à l'âme, que chacun peut ressentir aussi bien... »
Roger Caillois, Petit guide du XVe arrondissement à l’usage des fantômes. J'ai emprunté un exemplaire dans une bibliothèque, sous le titre Apprentissages de Paris, publié par Fata Morgana. On y trouve également un témoignage sur le tournage du film ainsi qu'un court texte complémentaire intitulé « Un apprentissage de Paris ».
Le blog Locus Solus a déjà parlé de ces maisons plates ; j'ai récupéré dans son billet une bonne partie du texte cité... Le film, conservé au Forum des Images, est peut-être visible en ce moment au pavillon de l'Arsenal. Il a été tourné en 1977 et dure 57 minutes. Il a été réalisé par Pierre Desfons et produit par Pascale Breugnot.
Publié par thbz le 14 mai 2008 (lien permanent) | Commentaires (0)
02 mai 2008 - Arts, architecture... - (lien permanent)
Les trois principes de l'architecture
Au 14 de la rue Vaneau, dans le 7ème arrondissement de Paris, une maison porte sur sa façade le portrait en médaillon de Philibert Delorme, architecte français de la Renaissance :


La façade comporte de nombreuses boiseries, moulures, bas-reliefs :

À l'étage supérieur, on peut lire la formule suivante :


Bona aedificatio tres habet conditiones : comoditatem (sic), firmitatem et delectationem
De nombreux architectes au cours de l'histoire ont ainsi ramené les éléments essentiels de leur métier à trois principes fondamentaux. Ces trois principes sont toujours à peu près les mêmes et viennent de Vitruve : « venustas, utilitas, firmitas » (beauté, utilité, solidité).
Sur Wikipédia on trouve la version de :
- Leone Battista Alberti : « necessitas, commoditas, voluptas » ;
- François Blondel : « distribution, construction, décoration » ;
- Jacques François Blondel (non, ce n'est pas le même que le précédent) : « commodité, solidité, agrément » ;
- Hector Guimard : « harmonie, logique, sentiment » ;
- Pier Luigi Nervi : « fonction, structure, forme ».
J'ai moi-même vu Christian de Portzamparc, au Collège de France, énoncer ses propres principes en les rattachant à ceux de ses prédécesseurs :
- perception : corps vécu, phénoménologie ;
- production : technique, construction ;
- représentation : discours esthétiques et idéologiques, modèles, styles.
Quant à cette maison du 14, rue Vaneau, de quoi s'agit-il exactement ? A-t-elle été construite par Philibert Delorme ? En ce cas, aurait-il mis son propre portrait sur la façade de son domicile ? S'agit-il d'un aménagement ultérieur, voire d'un pastiche du 19ème, par lequel on aurait voulu rendre hommage à l'architecte d'Henri II ? Je l'ignore : je sais seulement que l'édifice est actuellement en chantier.
5 mai 2008 : mon Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments (enfin, celui des frères Lazare, qui dit tout sur le Paris qui précède immédiatement les travaux d'Haussmann) indique que la « rue Vanneau » (sic) a été ouverte sur une ordonnance royale de 1826. Il est donc peu probable que ce bâtiment, qui suit bien l'alignement de la rue, soit plus ancien que cette date. Je parierais pour le Second Empire.
Publié par thbz le 02 mai 2008 (lien permanent) | Commentaires (2)
22 avril 2008 - Arts, architecture... - (lien permanent)
Extreme tension
Louise Bourgeois a été célèbre après l'âge de 60 ans, mais c'est presque centenaire qu'elle devient vraiment connue dans son pays de naissance, au-delà de quelques araignées géantes. Le centre Pompidou lui consacre une rétrospective majeure. L'une des œuvres les plus fortes s'intitule Extreme tension ; elle est datée de 2007.
On peut aller d'abord à la galerie d'arts graphiques du musée ; puis on monte au sixième étage pour côtoyer les sculptures si la file d'attente n'est pas trop longue, et on redescend ensuite à la galerie. C'est là que se trouve Extreme tension, composé de onze grandes feuilles de papier qui occupent toute une pièce, comme les Nymphéas à l'Orangerie. Louise Bourgeois y décrit un corps, celui d'une femme de 96 ans mais aussi celui de tout le monde ; elle dessine ses douleurs et ses angoisses, mais ce sont aussi les nôtres.
On lit Extreme tension autant qu'on le regarde. Il y a une progression, un élan, une chute qu'il faut suivre jusqu'au bout. Chaque panneau est divisé en zones verticales qui comportent soit un dessin, soit des inscriptions manuscrites. Le premier, comme une couverture de livre, expose le nom de l'œuvre. (La charte graphique, que j'ai imposée à ce blog, m'impose elle-même une limite de 500 pixels en largeur ; je ne peux les remplir qu'avec des mots et du code HTML car le dessin ne fait pas partie de mes outils.)
1.
EXTREME TENSION |
(Dans chacune des parties gauche et droite, deux longs bras rouges verticaux ; l'annulaire de la main gauche porte une alliance.)
2.
My scalp FOReHead ears |
The BAse of the sKull |
3.
BACK of the neck The back between the shoulder blades |
The base of the ribs SOLAR Plexus |
(à gauche, au milieu, à droite : des formes rouges et grises en ascension, comme des petits organismes vus au microscope)
4.
The stomach The esophagus The throat |
(à droite, un cœur énorme, rouge, écartelé par les veines et les artères, qui s'accrochent à lui comme par des pinces)
5.
THE INTESTInes The rectum |
(entre deux parenthèses grises, une cavité rouge en forme d'amande, interrompue par la partie du milieu)
6.
THE Legs THIGHS ANKLES TOES |
THE pelvis bones The joints |
(au milieu : un labyrinthe d'organes internes)
7.
The ARMS FORearms HANDS FINGERS |
(à gauche : deux mains rouges similaires à celles de la première planche, mais elles montent moins haut et les doigts ont laissé des traînées rougeâtres)
8.
THE PAINS AND CRAMPS |
(au milieu : de longs traits gris sur toute la hauteur ; à droite : des formes organiques analogues à celles de la troisième planche, rouges et grises)
9.
The breathing The palpitations THE HOT FLASHES |
(à gauche et à droite : deux schémas du système respiratoire et digestif interne, l'un gris et l'autre rouge)
10.
THE Perspiration
extreme
extreme tension
|
(à droite : des organes intérieurs, grisâtres)
11.
The Smell of the HUNted animal |
(à gauche et à droite : de longs traits sur toute la hauteur, d'un côté rouges, de l'autre gris sur fond blanc)
Il faut aussi imaginer : les variations de l'écriture manuscrite, ici réduite à du Courier New centré ; la répartition des mots sur les feuilles, comme dans le Coup de Dé de Mallarmé ; la sobriété des dessins, dont le motif n'est pas toujours identifiable ; la dimension des panneaux, de deux mètres de côté environ ; la lente marche du spectateur qui suit cette histoire et parvient au dernier panneau ; les autres dessins, objets, montages présentés dans la galerie d'art graphique ; les grandes sculptures exposées deux étages plus haut ; l'univers immense et cohérent de Louise Bourgeois, dans un parcours qui depuis les années 1930 mène peu à peu jusqu'à ce choc.
Publié par thbz le 22 avril 2008 (lien permanent) | Commentaires (3)