25 avril 2017 - Corée - (lien permanent)

Vétuste

Pourquoi, en Corée, se réjouit-on ainsi de posséder un appartement dans un immeuble vétuste ?

Car c'est en substance ce que dit cette banderole, affichée par les propriétaires au sommet d'un immeuble, bien visible depuis le grand carrefour de Hapjeong, un quartier en vogue de Séoul.

Une traduction littérale donne à peu près :

FÉLI Hapjeong Appartments Reconstruction Diagnostic de sécurité Résultats CITATIONS

L'explication, c'est le mot « Reconstruction ». Afin de limiter la spéculation immobilière, la loi limite les possibilités de reconstruction. Une manière de contourner cette règle est de demander une inspection de sécurité ; si celle-ci donne une note E, la reconstruction est autorisée ; avec la note D, la reconstruction est autorisée sous conditions. Les propriétaires, réunis en syndicat de reconstruction, ont alors de belles perspectives de plus-value. L'échec de l'inspection de sécurité est un succès pour les propriétaires, sous-entendu dans le mot « résultat » sur l'affiche.

Cet immeuble date de 1973. En France, ce serait un immeuble encore jeune. À Séoul, il est très étonnant qu'il n'ait pas encore été détruit. Situé à 50 mètres d'une station de métro assez importante, dans un quartier en plein processus de gentrification, c'est une cible de choix.

Dans un pays où on n'achète un logement que pour sa valeur marchande, « habiter » n'a pas vraiment le même sens qu'en France. Une vidéo montre avec de belles images l'état assez sinistre de cet immeuble. On entretient sa maison ; pas un produit qu'on va détruire.

Je suis entré il y a quelques années dans l'une des dizaines de barres de l'ensemble Hyundai du quartier Apgujeong, fameux grand ensemble de de l'un des quartiers les plus recherchés de la métropole : malgré le coût énorme de la vie à cet endroit, l'aspect des parties communes n'était guère plus avenant. Mais cela va changer : lui aussi a reçu son sésame pour la reconstruction, un diagnostic de sécurité de niveau D. La muraille du fleuve Han, urbanisme standardisé du 20e siècle, laissera sans doute la place à un quartier de tours, tout aussi standardisées mais plus conforme à la mode des années 2010.

Publié par thbz le 25 avril 2017
(lien permanent) | Commentaires (2)

Publier un commentaire


02 octobre 2016 - Arts, architecture... - (lien permanent)

Le Songe de Poliphile

Intrigué par cet ouvrage mystérieux depuis un voyage à Salamanque, où il a inspiré certains décors de l'Université, je me suis plongé depuis l'été dernier dans ses premiers chapitres, lentement, page par page, entrant peu dans un livre dont on lit les images autant que l'on contemple son texte. Jusqu'à cette surprise hier matin, en écoutant la radio : j'apprenais que c'était justement le Songe de Poliphile que la Nuit blanche choisissait cette année comme fil conducteur pour promener les badauds le long de la Seine au rythme des découvertes de Poliphile dans le monde des songes. Par quelle coïncidence ma préoccupation et celle du programmateur de cet événement se rejoignaient-elle autour d'un roman italien écrit 600 ans avant notre naissance ?

Lire les images et contempler le texte : en 1499, l'imprimerie prend encore comme référence les manuscrits patiemment recopiés à la main et richement illustrés du Moyen Âge. Le Songe de Poliphile est donc accompagné, presque à chaque page, de gravures tellement soignées qu'on les a attribuées à Mantegna ; ces gravures illustrent fidèlement le texte, montrant les sites décrits avec précision par le texte. Car au-delà de l'histoire-prétexte (Poliphile, dans son sommeil, se retrouve dans une forêt obscure où il s'endort à nouveau, et ce rêve rêvé l'emporte le long d'une quête pleine de périls où il retrouvera sa bien-aimée Polia), l'ouvrage consiste surtout en une succession de description de bâtiments, d'œuvres d'art, de rites religieux inspirés de l'antique.

Le texte lui-même se présente, dans l'édition italienne originale et plus encore dans l'adaptation française de Jacques Kerver en 1546, avec des raffinements de mise en page que la typographie moderne a oubliés : les titres mélangent grandes capitales et italiques, le texte de chaque chapitre commence par une lettrine ornée de motifs végétaux et se termine en cul-de-lampe (lignes centrées de plus en plus étroites). Et en mettant les unes à la suite des autres les lettrines de tous les chapitres, on déchiffre une phrase qui semble désigner comme auteur du livre un moine peu fidèle à ses vœux : Poliam frater Franciscus Columna peramavit, Frère Francesco Colonna a aimé Polia intensément.

Ainsi le Songe de Poliphile montre-t-il sans doute toutes les aventures qu'un moine ne peut vivre, toutes les œuvres d'art qu'un écrivain ne peut avoir réalisées, mais qu'il peut imaginer et décrire par la force du langage — jusqu'à ce que son éditeur, faisant appel aux meilleurs graveurs et aux plus grands typographes, fasse du livre même une œuvre d'art.

En lisant ce livre à peu près illisible (on s'ennuierait beaucoup si l'on voulait le parcourir selon la même procédure, de la première à la dernière page, qu'un roman d'aujourd'hui), je songe beaucoup aux romans de Raymond Roussel, Impressions d'Afrique et Locus Solus, dont la narration se fige à chaque chapitre dans de longues descriptions de scènes immobiles. Un regard obsessionnel (« J'y entrai, poussé par une curieuse envie de voir... ») se fixe sur des spectacles qui, comme l'art des grotesques, rassemblent dans une invraisemblable accumulation des éléments réalistes.

Pour l'auteur du Poliphile, c'est l'architecture qui semble constituer l'obsession première. L'auteur, qui connaît certainement Alberti et Vitruve, recrée dans la logorrhée d'une intarissable prose archéologique (la langue du texte original est de l'italien mêlé de latin) des bâtiments antiques aux dimensions fantastiques et à la perfection absolue, quoique souvent réduite en ruines. L'auteur déplore la médiocrité de son époque qui aurait oublié les arts antiques — et je suis étonné que certains attribuent cet ouvrage à Alberti lui-même, qui a été au contraire l'un des premiers à célébrer dans la Florence du XVe siècle la renaissance des arts antiques. Les descriptions parfois confuses perdent le lecteur dans des précisions géométriques, mais sa lecture est toujours soutenue par les gravures.

Parmi les œuvres exposées à la Nuit blanche (celles que j'ai vues, selon un parcours en zig-zag qui a commencé par des vidéos au ralenti derrière l'Hôtel de ville et s'est terminé par d'autres vidéos au ralenti dans l'église Saint-Sulpice), seul le court-métrage à l'esthétique de jeu vidéo projeté de manière hétéroclite sur la scène à l'italienne du théâtre du Châtelet reprenait cette dimension architecturale du Songe de Poliphile. C'est que Nicolas Buffe, auteur de cette œuvre, s'intéresse réellement au roman (le lien des autres œuvres avec le Songe de Poliphile était plus ou moins inventé par l'habile présentation qu'en faisait l'organisateur) et a su faire de Poliphile un Mario qui parcourt un décor de ruines antiques fantasmées.

Ce n'est pas une mauvaise idée. En feuilletant le Songe de Poliphile, je songe à ce qui pourrait en faire une adaptation moderne : ces temples anciens, ces statues allégoriques pourraient trouver un équivalent à travers les siècles dans l'imagerie des jeux vidéo, des films de science fiction et des super-héros de bande dessinée. On voit dans les boutiques de figurines du boulevard Saint-Germain, dans les réunions publiques de fans habillés en cosplay comme leurs héros préférés, le même goût que dans l'art du XVe siècle pour des personnages identifiables par leurs attributs (un slip sur un collant, un marteau dans la main, un sabre laser), associés à des valeurs simples et dont la seule apparition évoque tout un univers d'histoires et de personnages associés.


Bas-reliefs de l'Université de Salamanque : les flèches de Cupidon atteignent même le Ciel et personne (« Nemo ») ne peut le vaincre (Le Songe de Poliphile, chapitre 14).

Publié par thbz le 02 octobre 2016
(lien permanent) | Commentaires (0)

Publier un commentaire


17 janvier 2016 - Paris - (lien permanent)

Emprunt du Panthéon

J'ai décrit l'emprunt de paysage dans les jardins d'Extrême-Orient. Pour économiser sur les voyages, on peut aussi en trouver un exemple au jardin du Luxembourg :

Dans ce jardin si rigoureusement organisé en fonction d'axes nord-sud et est-ouest, seules ces deux rangées d'arbres — en cours de replantation pour ceux situés au premier plan — partent en biais vers le sud-est.

Leur objectif est clair ; elles cherchent à intégrer dans le spectacle du jardin un objet extérieur à celui-ci : le Panthéon. Posé assez loin tout au bout de la rue Soufflot, il paraît bien plus proche lorsqu'on l'observe depuis le point de vue d'où a été prise cette photographie.

Ces deux rangées d'arbres réalisent cet effet d'une part en dirigeant le regard vers le Panthéon avec leurs façades végétales taillées droit, d'autre part en masquant, de part et d'autre, les immeubles plus banals de la rue Médicis et du boulevard Saint-Michel. La pente naturelle du sol fait le reste, masquant le sol asphalté de la rue Soufflot au profit de la pelouse du jardin.

C'est le principe même de l'emprunt de paysage : masquer les éléments proches et peu désirables afin d'attirer dans le paysage intérieur la montagne ou le temple lointains.


(ajout, 23 janvier 2016)

Certes, ce paysage est aussi (et sans doute d'abord pour le promeneur), une composition typique de jardin à la française. Cf. une conférence de Tadao Ando (dans Pensées sur l'architecture et le paysage, éditions Arléa) : « Contrairement à l'Occident, nous [les Japonais] n'avons pas une perception du monde en trois dimensions où la perspective détermine l'angle de vue, mais une perception en deux dimensions, où la distance entre le sujet et l'objet a été abolie. ». Ici, l'emprunt sert à compléter la perspective.

Publié par thbz le 17 janvier 2016
(lien permanent) | Commentaires (0)

Publier un commentaire


13 janvier 2016 - Corée - (lien permanent)

Tours pour voitures

En réponse à l'article Une tour, rien que pour les voitures du blog « Détails d'architecture », je me suis replongé dans ma courte collection de tours de voitures à Séoul. Elles peuvent être basses ou hautes, certaines sont dépourvues de murs et mettent leur mécanisme à nu. Beaucoup se fondent simplement dans le paysage urbain, au point que seule leur extrême minceur et l'absence de fenêtre peut attirer l'attention.

- Au bord du parc linéaire de Gyeongeuisong, qui une fois terminé traversera une bonne partie de la ville sur plusieurs kilomètres de longueur :

- À côté d'un cinéma d'art et d'essai, en plein centre de la ville :

- Ailleurs dans Séoul :

Certaines de ces tours fonctionnent selon le principe de la grande roue. Pour récupérer sa voiture garée quelque part dans les étages, il faut faire tourner la roue portant l'ensemble des voitures.

D'autres utilisent un ascenseur à voiture, comme le montre cette vidéo Youtube.

Le plus curieux est que ce système soit quasiment inconnu en France, au point que l'article anglophone de Wikipédia, Automated parking system, n'a pas de traduction française. Le premier ascenseur pour voitures aurait pourtant été installé à Paris en 1902, dans le garage construit par Auguste Perret rue de Ponthieu.

Publié par thbz le 13 janvier 2016
(lien permanent) | Commentaires (5)

Publier un commentaire


08 janvier 2016 - Arts, architecture... - (lien permanent)

La Joconde

Ce jour-là, j'ai vu les téléphones qui ont vu la Joconde.

(Je sais, Martin Parr l'a déjà fait, avec plus de talent.)

(Mais quand vit-on véritablement un instant, quand notre vie est-elle autre chose que la préparation d'un avènement ou l'enregistrement d'une trace ? Peut-être est-ce seulement lorsque le corps s'impose — à travers l'effort, le plaisir, la douleur, ainsi dans le dernier kilomètre d'un semi-marathon — que l'on palpe enfin quelque chose de l'instant présent.)

Publié par thbz le 08 janvier 2016
(lien permanent) | Commentaires (2)

Publier un commentaire


Vous pouvez accéder aux notes plus anciennes par le classement thématique :

ou par le classement chronologique :

avril 2017 - octobre 2016 - janvier 2016 - juillet 2015 - mai 2015 - avril 2015 - mars 2015 - février 2015 - janvier 2015 - décembre 2014 - novembre 2014 - octobre 2014 - septembre 2014 - août 2014 - juillet 2014 - mai 2014 - février 2014 - décembre 2013 - août 2013 - juin 2013 - mai 2013 - décembre 2012 - octobre 2012 - juin 2012 - mars 2012 - février 2012 - octobre 2011 - juin 2011 - mars 2011 - février 2011 - janvier 2011 - novembre 2010 - octobre 2010 - septembre 2010 - août 2010 - juillet 2010 - juin 2010 - mai 2010 - avril 2010 - mars 2010 - février 2010 - janvier 2010 - novembre 2009 - juillet 2009 - mai 2009 - avril 2009 - mars 2009 - février 2009 - janvier 2009 - décembre 2008 - novembre 2008 - octobre 2008 - septembre 2008 - août 2008 - juillet 2008 - juin 2008 - mai 2008 - avril 2008 - mars 2008 - février 2008 - janvier 2008 - décembre 2007 - novembre 2007 - octobre 2007 - septembre 2007 - août 2007 - juillet 2007 - juin 2007 - mai 2007 - avril 2007 - mars 2007 - février 2007 - janvier 2007 - décembre 2006 - novembre 2006 - octobre 2006 - septembre 2006 - août 2006 - juillet 2006 - juin 2006 - mai 2006 - avril 2006 - mars 2006 - février 2006 - janvier 2006 - novembre 2005 - octobre 2005 - août 2005 - juillet 2005 - juin 2005 - mai 2005 - avril 2005 - mars 2005 - février 2005 - janvier 2005 - décembre 2004 - novembre 2004 - octobre 2004 - août 2004 - juillet 2004 - avril 2004 - janvier 2004 - octobre 2001 - août 2001 - février 2001 - octobre 2000 - avril 2000 - mars 2000 - mai 1999 - novembre 1998 - septembre 1998 - novembre 1993 -
Textes et photos (sauf mention contraire) : Thierry Bézecourt - Mentions légales